Le défi des humains

Chacun de nous est une infime partie du monde, une unité parmi les 7,5 milliards d'humains. Depuis l'apparition humaine nous avons réussi à appréhender la terre sur laquelle nous vivons, la galaxie dans laquelle elle se situe, la présence d'autres galaxies, etc. Revenons sur terre, c'est là que nous vivons et nous avons un défi à relever.

Vivre ensemble en paix sur notre planète

C'est un vœu pieux nous a-t-on dit, impossible à atteindre à cause de la nature humaine. Certes il est vrai que de nombreux exemples montrent que l'humain est capable du pire. Guidé par son ego il peut aller jusqu'à commettre des violences psychologiques ou physiques sans limites. Pour autant l'expression "l'homme est un loup pour l'homme" nous semble être acceptée un peu trop rapidement comme une position de principe, il existe aussi des exemples montrant que l'inverse est vrai. L'humain est également pacifique et empathique. L'histoire du colonialisme est jalonnée de conquêtes de territoires qui ont été facilitées par le fait que les autochtones étaient au départ pacifiques, curieux et accueillants. L'empathie est visible chez les très jeunes enfants, entre un an et deux ans, qui peuvent donner spontanément leur propre doudou à un enfant qui pleure. Pour finir, l'expression "l'homme est un loup pour l'homme" fait référence à la nature, or des études démontrent qu'il y a dans la nature, à côté de la loi du plus fort, une autre loi qui fonctionne. Deux biologistes ont publié un livre s'intitulant "L'entraide. L'autre loi de la jungle"1. Quant à nous (les auteurs de la grille de lecture présentée sur ce site), nous pensons que tous les humains sont porteurs d'emblée de quatre exigences fondamentales de sens, justice, paix et amour. Le mot amour étant à entendre au sens large de l'amour d'autrui qui fonde l'empathie.

Ces exigences sont observables chez les enfants à partir du moment où ils commencent à parler. Dès ce jeune âge ils cherchent à comprendre ce qui se passe autour d'eux. Ils posent des questions souvent très pertinentes, malheureusement souvent mal reçues par les adultes. Un enfant se faisant régulièrement rabrouer lorsqu'il pose des questions peut renoncer à vouloir comprendre ce qui se passe autour de lui. Il peut aussi se départir de son exigence de justice s'il est témoin d'injustices tout en constatant que les adultes s'en accommodent. Pour finir, il peut se détourner de son exigence de paix s'il vit dans un environnement tendu avec de nombreuses disputes. Il renonce rarement à son exigence d'amour. C'est même souvent par amour pour ses parents et pour obtenir leur amour qu'il peut se soumettre à un mode éducatif trop autoritaire. Un enfant ayant renoncé à ses trois premières exigences fondamentales avance dans la vie avec l'idée qu'aimer l'autre c'est lui céder. Il attendra en retour que ses parents lui cèdent aussi, en preuve d'amour.

Nous, les humains, sommes donc porteurs d'une contradiction constitutive entre notre ego d'un coté et nos quatre exigences fondamentales de l'autre. Chacun gère ce conflit interne comme il peut depuis la nuit des temps, comme l'atteste cette sagesse amérindienne :  

Un vieil indien explique à son petit-fils que chacun de nous a en lui deux loups qui se livrent bataille.
Le premier loup représente la Sérénité, l'Amour et la Gentillesse.
Le second loup représente la Peur, l'Avidité et la Haine.
"Lequel des deux loups gagne ?" demande l'enfant.
"Celui que l'on nourrit." répond le grand-père.

A l'échelle de l'humanité, l'ego a gagné. Remontons à nos origines pour en comprendre les raisons2. Quand les humains ont commencé à se sédentariser il a fallu organiser ces concentrations humaines. Des hommes ont assuré cette fonction (au détriment des femmes mais c'est un autre sujet) et ont pris goût au fait que l'exercice du pouvoir leur permettait d'obtenir des privilèges qui nourrissaient leur ego. Ils ont assuré l'administration de ces premières cités avec le consentement des populations. Il est rassurant pour nous les humains de nous en remettre à quelqu'un qui veille à notre sécurité car cela résonne avec notre expérience de petit enfant pris en charge par un adulte. Que cet adulte dysfonctionne par ailleurs n'y change pas grand chose au début car l'enfant ne le voit pas. Il ne peut s'en rendre compte qu'en grandissant, si toutefois il ne met pas en place un mécanisme de défense visant à préserver ce lien de confiance confortable malgré tout.

Revenons à la période du néolithique. Les populations acceptaient de se mettre sous l'autorité des personnes ayant pris le pouvoir. L'auto-renforcement de l'ego et du pouvoir conduisait les chefs à prendre l'ascendant sur les populations, lesquelles acceptaient de travailler dur pour eux jusqu'à déplacer d'énormes pierres pour les célébrer (Menhirs, Dolmens, etc.). Ce sont les traces les plus visibles de cette époque mais d'autres plus discrètes montrent que ces concentrations de pouvoir extrêmement importantes étaient régulièrement démantelées. L'hypothèse a été faite que lorsque la concentration de pouvoir et son corolaire l'injustice devenaient insupportables les populations repartaient en migration, et recréaient une autre cité plus loin, etc.

L'histoire n'a fait que répéter ce type de scénario à des échelles de plus en plus grandes au fur et à mesure que les moyens techniques permettaient de contrôler des territoires de plus en plus vastes. Les religions monothéistes ont été un facteur de stabilisation de ces organisations politiques pyramidales du fait qu'elles légitimaient les pouvoirs politiques tout en en retirant des avantages. Quant à la monnaie, elle est vite devenue un outil au service de la domination des individus les uns sur les autres et au service du pouvoir politique pour prélever des impôts.  

Ces pouvoirs de type paternaliste répondaient aux attentes de certains citoyens tandis que d'autres ne faisaient que s'en accommoder, ayant toujours connu cette organisation ils ne pouvaient imaginer d'alternatives. D'autres se rebellaient et organisaient des luttes contre les pouvoirs en place. Progressivement la planète s'est retrouvée divisée en nations de structure pyramidale, agitées par des conflits internes pour la prise de pouvoir et s'affrontant les unes les autres pour des questions de territoires.

Des personnes s'appuient sur le fait qu'il y a des organisations pyramidales chez les animaux pour justifier les organisations pyramidales humaines. Il faut en noter les différences. Chez les animaux le dominant a des privilèges mais c'est en contrepartie d'assurer la sécurité du groupe, alors que dans nos organisations pyramidales les décisions prises par les dominants visent à nourrir leur ego par l'octroi de privilèges. Autre différence, le dominant animal finira par être remplacé par un autre qui aura la capacité d'assurer mieux que lui la sécurité du groupe, alors que chez les humains les dominants ont souvent leur place assurée à vie et ils la transmettent à leurs enfants. Les organisations pyramidales humaines suscitent l'envie d'en gravir les échelons parce qu'il ne fait pas bon vivre dans les échelons du bas, dans un tel contexte l'ego peut pousser à l'ambition sociale.  

L'ego se construit dès la petite enfance, lorsque le bébé commence à comprendre qu'il est une personne à part entière du fait que ses parents lui parlent, parlent de lui et parce qu'il commence à se reconnaître dans un miroir. Il a parfaitement conscience d'être dans les bras de ses parents et n'étant pas sûr que c'est lui qu'il voit dans le miroir il leur demande confirmation3. C'est son ego qui se construit dans l'image renvoyée par le miroir. Avec cette expérience l'enfant se structure psychiquement sur une opposition. D'un coté il y a son être corporel avec ses ressentis physiques, ses émotions et ses exigences fondamentales et de l'autre son ego représenté par son image dans le miroir. Si les parents accordent plus d'importance à son image qu'à lui même, l'enfant fera pareil et cherchera à répondre à leurs attentes en s'oubliant lui-même. Le sur-investissement de son ego via cette image décentrée de lui-même peut le pousser à imaginer qu'il serait plus heureux ailleurs que là où il est, ce qui peut le motiver pour gravir les échelons des organisations pyramidales.

Il n'y a pas que les nations qui se sont structurées de façon pyramidale, la grande majorité de nos organisations sociales le sont : entreprises, organismes de gouvernance à tous les niveaux, écoles, associations, partis politiques et même des familles. À l'intérieur de ces organisations on retrouve les guerres d'ego et de pouvoir à tous les échelons. Finalement les comportements de rivalité ont gangrené toutes les activités humaines, les relations, la vie économique et la politique. Le progrès informatique n'a fait qu'accélérer et amplifier ce type de développement, ce qui a provoqué l'apparition d'une immense structure pyramidale englobant toute l'humanité. Nous l'appelons la Pyramide, avec une majuscule.  

1 Pablo SERVIGNE et Gauthier CHAPELLE. Éditions LLL - 2017

2 "Les dix millénaires zappés qui ont fait l'histoire" de Jean-Paul DEMOULE – Éditions Fayard 2019. 

3 Jacques LACAN s'est appuyé sur le miroir pour conceptualiser l'ego qui existe même sans le miroir car il se construit dans le regard des autres.

Dans cette Pyramide l'argent est un critère majeur de hiérarchisation des humains ce qui peut les inciter à vouloir s'enrichir par n'importe quel moyen, compétition sociale, commerces illicites, etc. La Pyramide est porteuse d'une injustice structurelle parce qu'il n'y aura jamais assez de places en haut pour tout le monde et parce que l'extrême richesse n'est possible que parce qu'il y a de l'indigence en bas. Les humains guidés par l'ego ont provoqué un processus d'aspiration de l'argent vers le haut de la Pyramide, ce qui a eu pour conséquence que les plus riches ont supplanté les pouvoirs politiques nationaux. Vouloir corriger les injustices sociales sans remettre en cause cette Pyramide est vain.

Puisque la Pyramide est advenue et ne tient que parce que les humains agissent sous l'influence de l'ego, il suffirait qu'ils se recentrent sur leurs exigences fondamentales pour la déconstruire progressivement. Nous avons plusieurs raisons d'être optimistes, la première est que chaque personne qui renonce à la rivalité en ressent un mieux être immédiat. La deuxième raison est qu'il y en a de plus en plus et la troisième est que c'est vrai à tous les échelons de la Société4 même les plus hauts. Ces personnes vivent avec moins d'argent, ne cherchent plus à avoir du pouvoir sur les autres, ne regrettent rien et en témoignent. Elles accèdent à quelque chose qui n'a pas de prix, la joie. La joie est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le cadre d'une relation de rivalité (dans laquelle il y a toujours un dominé), impossible à ressentir quand notre réussite sociale se fait au détriment de d'autres personnes. C'est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux et elle est amplifiée lorsqu'elle est partagée. Vous comprenez pourquoi il y a de plus en plus de personnes qui ré-orientent leur vie pour la mettre en cohérence avec leurs exigences fondamentales.

Le recentrage des humains sur leurs exigences fondamentales produira une déconstruction progressive de la Pyramide. L'exercice du pouvoir ne sera plus une jouissance mais une responsabilité, l'argent ne sera plus recherché pour lui-même mais comme un moyen de participer à des activités économiques éthiques et viables écologiquement, la science et le progrès technique seront mis au service de ce changement, etc. La Pyramide aura donc tendance à s'aplatir pour faire apparaître une nouvelle structure de Société en forme de trapèze.

4 Société avec une majuscule est un synonyme de la Pyramide actuellement (nous pouvons construire une Société non pyramidale).

Dans le Trapèze l'argent circulera pour alimenter l'économie réelle. Les écarts de revenus seront structurellement contenus dans des proportions raisonnables et la compétition sociale s'estompera. En veillant à ce que les pouvoirs politiques ne soient pas supplantés par des intérêts privés, nous stabiliserons cette nouvelle structure. L'injustice et la violence diminueront et nous pourrons avancer plus tranquillement sur le chemin menant vers une structure de Société véritablement compatible avec nos exigences fondamentales.

Cette première étape (le Trapèze) sera sans doute la plus difficile à atteindre car elle suppose que les humains réussissent à se déconditionner massivement de la rivalité. Le contraire de la rivalité c'est l'apparentement, la disposition à s'accorder avec les autres d'égal à égal quelles que soient nos différences grâce à l'ancrage dans nos exigences fondamentales (sens, justice, paix et amour). L'exigence d'apparentement se fait plus pressante car nous supportons de moins en moins l'injustice. Il se développe parce qu'il correspond à nos aspirations profondes et aussi parce qu'il est efficace. Des chefs de petites et moyennes entreprises le savent depuis longtemps. En veillant à ce que leurs employés soient bien traités et trouvent du sens à leur travail ils les fidélisent et obtiennent une meilleure qualité de travail. Depuis quelques années nous assistons à un revirement dans le management des très grandes entreprises. Elles s'assurent du bien-être de leurs employés (salles de repos, de sport, ...) et favorisent la qualité des relations entre eux. Si elles le font, c'est qu'elles ont perçu la plus-value financière qu'elles peuvent en retirer. Le "brainstorming"5 (qui favorise la résolution de problème) est efficace uniquement si chacun se sent libre de parler sans peur du jugement des autres ou de l'exclusion. Leur bienveillance n'est donc pas gratuite mais prenons les choses du bon côté, si elles abandonnent le management par la rivalité c'est bien la preuve qu'il est contre-productif.

À partir du moment où nous voulons agir en cohérence avec nos exigences fondamentales nous entrons dans le processus de changement. Nous portons alors un regard bienveillant sur nous-mêmes, la résurgence ponctuelle de nos anciens conditionnements ne remettant pas en cause notre engagement. Ce changement personnel facilite le fait de se mettre dans l'apparentement avec les autres, d'accepter qu'ils fassent des erreurs ou qu'ils ne soient pas d'accord. Nous apprenons à nous protéger sans envenimer la relation face à des personnes qui veulent prendre l'ascendant sur nous. Il n'est pas toujours facile de repérer la rivalité qui est souvent masquée par une gentillesse apparente. Nous donnons des conseils à ce sujet dans l'article "Penser nos relations" (Cf. le mode relationnel discordant). Nous pouvons agir aussi au sein des organisations sociales dans lesquelles nous sommes impliqués pour y introduire plus de sens, de justice, de paix et d'amour. Nous donnons aussi des conseils à ce sujet, dans le chapitre du livre "Deuxième clé du changement : le modèle permaculturel". Si vous rencontrez des difficultés ou si vous avez des questions au sujet de l'apparentement vous pouvez nous contacter par mail ou nous joindre via les rencontres mensuelles organisées à Poitiers (en visio actuellement). Lorsque nous aurons atteint l'étape du Trapèze nous pourrons envisager plus sereinement de nous diriger vers une structure de Société véritablement compatible avec nos exigences fondamentales. Il en existe une, modélisée dans les années 70 par deux Australiens.


5 Brainstorming : technique de résolution créative de problème. 

Avec ce modèle aucun domaine de compétences n'est sur-valorisé puisqu'ils ont une place d'égale importance dans un pétale. Il n'y a donc pas de personnes sur-valorisées non plus. C'est un modèle fondé sur l'interdépendance de tous, tout travail méritant un salaire permettant de vivre dignement. Les auteurs de ce schéma considèrent que c'est nous tous qui construisons la Société. Ils l'ont signifié par la flèche circulaire partant du centre et traversant tous les secteurs d'activité. Nous pouvons tous agir dans le respect des trois principes de la permaculture (prendre soin de la nature – prendre soin de l'humain – partager les richesses) quelle que soit notre place dans la société : agriculteur, enseignant, entrepreneur, avocat, policier, artiste, homme politique, etc. C'est possible parce que ces trois principes sont en cohérence avec nos quatre exigences fondamentales. Les auteurs parlent de « révolution douce », cette expression peut surprendre mais à la réflexion elle est pleine de sens. Il s'agit bien d'une révolution menant à un changement radical de paradigme ; pour autant cette transformation peut s'opérer sans passer en force contre quiconque.

Aller vers ce modèle, que nous appelons la « Fleur », implique de transformer les organisations sociales pyramidales pour qu'elles deviennent non-pyramidales. Le modèle permaculturel peut nous y aider car il est déclinable à toutes les échelles. Puisque c'est nous qui faisons vivre et fonctionner ces organisations, nous pouvons les transformer. Il nous revient donc de prendre nos responsabilités et d'agir en cohérence avec nos exigences fondamentales chaque fois que c'est possible. Au début nous pouvons avoir l'impression que nous n'avons aucune marge de manœuvre, mais en y réfléchissant nous en trouvons. Concernant nos dirigeants politiques, arrêtons de nous en remettre aveuglément à des personnalités qui nous promettent bien-être et sécurité tout en étant guidés par leur ego. L'apparentement est la première des conditions pour trouver le chemin de la paix mondiale.

Vivre ensemble en paix sur la terre

Relevons ce défi individuel et collectif. Il est heureux que nous en ressentions personnellement un mieux-être. Il est heureux aussi qu'il existe un modèle d'organisation sociale non-pyramidal.