VIVRE MIEUX SUR  LA PLANÈTE, NOTRE BIEN COMMUN

Avant-propos

Cher lecteur, si vous ouvrez ce livre c'est que le projet vous intéresse. Êtes-vous plutôt optimiste et agissant déjà dans ce sens ou pessimiste et désireux de savoir s'il est vraiment possible de faire quelque chose ? Nous (les auteurs) avons entamé une réflexion sur ce thème en partant de nos craintes et incompréhensions au regard de ce qui se passait autour de nous et dans le monde, c'était en 2011. Depuis, nous transmettons régulièrement le fruit de notre travail par des conférences, la publication d'un petit essai1, un site internet, des stands lors d'événements grands publics, etc. Ce nouveau livre propose une représentation globale de la situation dans laquelle nous nous sommes mis, nous les humains, ainsi que des perspectives d'évolution positive.

Partant de ce qui se passe en France, la crise sociale passée au second plan derrière la pandémie, nous avons globalisé notre réflexion à l'échelle mondiale. Les raisons de la colère sociale sont encore actives, nous en donnons une lecture montrant pourquoi l'injustice sociale ne peut qu'augmenter ainsi que son corollaire la violence si nous ne changeons pas de paradigme. Nous proposons des clés pour comprendre que nous pouvons sortir de cette situation et construire un monde juste et apaisé. C'est une grille de lecture qui peut aider, nous le croyons, à trouver des solutions aux nombreux problèmes concrets que nous devons résoudre.

Notre réflexion a été enrichie par de nombreuses lectures, échanges avec des personnes compétentes dans les domaines visités (économie, politique, psychologie, écologie) ainsi qu'avec nos auditeurs et lecteurs. Nous les en remercions chaleureusement. Nous citons parfois des idées d'auteurs connus sans avoir lu leurs livres pour autant car ce qui nous intéresse c'est de faire vivre ces idées dans le débat actuel. Nous n'indiquons alors que le nom des personnes à qui elles sont attribuées. Les mots écrits en italique et suivis d'un astérisque lors de leur première apparition renvoient au lexique en fin de livre.

Vous trouverez peut-être que certains thèmes sont abordés trop rapidement dans le livre, vous pourrez alors vous reporter aux articles de notre site internet (www.quellesociete.fr) pour plus de précisions.

Bonne lecture à vous.

Gilles ROULLET – Anne CHESNOT

1 Quelle société voulons-nous ? Osons l'optimisme ! - Auto-édition en 2014 - 2015 - 2016 - 2019.

Introduction

Nous, les humains, avons la capacité de nous penser nous-mêmes, de retracer notre histoire et de nous projeter dans le futur. L'espèce humaine s'est développée démographiquement, avec 7,5 milliards d'humains elle s'approche peut-être d'un seuil critique. Elle a évolué techniquement et a réussi à dompter la nature dans un premier temps, mais l'a ensuite pressurisée au profit d'une sur-consommation irraisonnée et insoutenable à bien des égards. Écologiquement, nous puisons trop dans nos ressources naturelles et nous créons une pollution qui nous porte préjudice. Politiquement, les modèles économiques que nous avons développés sont injustes socialement et source d'une augmentation de la violence. Certes, ce n'est plus une violence guerrière comme celle que nous avons connue avec les deux guerres mondiales, ni comme l'esclavage institutionnalisé, ni comme les affrontements de classes de l'ère industrielle. C'est une violence plus sporadique, parfois insidieuse et qui envahit notre vie quotidienne. L'enjeu est de cerner précisément les facteurs qui la sous-tendent.

La situation actuelle : la (grande) Pyramide

Nous, les humains, en développant les transports et les communications à l'échelle planétaire, avons créé de fait la communauté humaine. Pour cette raison nous pouvons dire que nous faisons Société*. Ce mot écrit avec une majuscule signifie que nous parlons de la Société humaine.

En quoi la Société actuelle est-elle violente ? Nous avons fait advenir une immense organisation pyramidale qui nous englobe tous et dans laquelle les 1% les plus riches détiennent maintenant plus de la moitié de la richesse mondiale2, tandis qu'un grand nombre de personnes n'ont pas de quoi manger suffisamment ni se loger décemment.

2 50% de la richesse mondiale aux mains de 1% de la population - Article L'express.fr (17/11/2017)

Dans cette Pyramide*, l'argent est un critère majeur de hiérarchisation des humains. Les plus riches étant admirés ou vilipendés tandis que les plus pauvres sont plaints dans le meilleur des cas ou rendus responsables de leur situation. Cette Pyramide est violente en elle-même structurellement car il y a moins de places en haut qu'en bas, mais notre attention est détournée de ce problème par la notion d'ascenseur social. Qu'il soit présenté comme permettant à certaines personnes de progresser dans l'échelle sociale ou comme étant en panne, l'idée d'ascenseur occulte le fait qu'il manquera toujours des places à l'étage supérieur au regard du nombre de prétendants à y monter.

À la violence structurelle de la Pyramide s'ajoutent deux violences systémiques. Dans la Pyramide l'argent a pris trop de place dans nos vies. La recherche de rentabilité financière s'est généralisée à tous les échelons de la Société, chez les actionnaires autant que chez la majorité des consommateurs. La consommation au moins cher est devenue la norme, que ce soit pour l'achat d'objets, de services ou de loisirs. La vie économique a donc prospéré sur ce principe de recherche de rentabilité maximum. Certaines entreprises se sont développées à l'échelle planétaire et ont réduit leurs coûts de production pour augmenter leurs marges. Elles ont aussi répondu à la demande des consommateurs qui voulaient tout au moindre prix, si bien qu'elles se sont enrichies énormément grâce à l'augmentation du volume de leurs ventes. La généralisation de ces pratiques a provoqué un processus d'aspiration de l'argent vers le haut de la Pyramide. C'est la première violence systémique, voyons la deuxième. Des entreprises sont devenues des grands groupes multinationaux qui ont acquis de l'influence et ont supplanté les pouvoirs politiques nationaux. Ils ont maintenant la capacité d'attaquer les États en justice si ces derniers prennent des décisions qui porteraient préjudice à leurs intérêts. Nous pouvons représenter visuellement la grande Pyramide avec ces deux violences systémiques (aspiration de l'argent vers le haut – suprématie des intérêts privés sur les pouvoirs politiques nationaux).

La structure pyramidale de la Société et son fonctionnement systémique perdure depuis des décennies. Nous nous sommes épuisés à chercher des solutions pour ré-introduire de la justice sociale en voulant réparer l'ascenseur social ou réinjecter de l'argent dans le bas de la pyramide par de la redistribution. Ces pseudo-solutions n'ont fait qu'entretenir cette conjoncture. En énonçant clairement le problème nous nous donnons des chances de le résoudre.

Que risquons nous à perpétuer la situation actuelle ?

La grande Pyramide n'est pas figée, elle évolue. À défaut de corriger les facteurs en cause (structurel et systémiques), les écarts de revenus déjà indécents continueront de se creuser et les classes moyennes de s'appauvrir. Sur notre schéma cela revient à resserrer les cotés de la Pyramide vers l'intérieur. En extrapolant nous arriverons à une nouvelle structure de Société en forme de Chapeau de Merlin* dans laquelle il y aura plus de pauvres.

Dans une telle Société, les classes moyennes restantes et les pouvoirs politiques subiront de plein fouet la violence grandissante des classes populaires. Ils feront rempart pour protéger les plus riches. Nous sommes déjà engagés sur le chemin menant au Chapeau de Merlin. Des personnes appartenant encore aux classes moyennes ont peur de basculer dans la pauvreté. Nous subissons tous l'augmentation de la violence concrètement dans notre vie quotidienne et parce que nous sommes informés de ce qui se passe dans le monde : incivilités, vandalisme, agressions verbales et physiques, conflits sociaux, trafics illicites (drogue, proxénétisme, etc ), migrations forcées et  terrorisme. L'accroissement de ces violences est un indicateur de l'aggravation de l'injustice sociale. Les gouvernements tentent de juguler l'augmentation de la violence par des mesures autoritaires, tant et si bien que nous sommes maintenant à l'entrée d'un cercle vicieux d'escalade de la violence*. Nous pouvons changer de scénario, il convient pour cela d'approfondir l'analyse de la situation actuelle.

Changer de trajectoire collective

La grande Pyramide est constituée d'organisations sociales plus ou moins importantes en taille, allant de la famille monoparentale aux organisations internationales, en passant par les écoles, les entreprises, les associations, les nations, etc. Si la grande Pyramide est advenue c'est parce que la majorité des organisations sociales se sont structurées elles aussi de façon pyramidale.

Il existe des organisations très hiérarchisées et pyramidales qui fonctionnent très bien. C'est le cas des corporations destinées à des missions très spécifiques comme par exemple une compagnie de sapeurs-pompiers. La hiérarchie y est acceptée car elle est indispensable pour répondre au mieux à leur mission et elles fonctionnent bien parce qu'il y a un lien de confiance entre tous. Pendant le temps de l'action les ordres venant du haut de la pyramide sont exécutés au mieux et sans discussion. Ensuite lors du débriefing, systématique après chaque opération, la base exprime les difficultés rencontrées et ses éventuelles propositions pour y remédier. La mission de la compagnie (sauver les personnes et les biens) fait consensus et c'est elle qui guide les décisions et les actions de chacun.

Malheureusement ce n'est pas cette sorte d'organisation que nous avons développée dans la grande Pyramide. Ce sont plutôt des organisations dans lesquelles les personnes étant en haut ne se soucient pas (pas assez) des difficultés de celles qui sont en bas. Le principe est que les places du haut sont survalorisées et assorties de privilèges tandis que celles du bas sont dévalorisées et défavorisées, ce qui peut donner envie d'en gravir les échelons. Le fait qu'il y ait structurellement moins de places à l'étage supérieur que de prétendants à y monter crée une compétition sociale redoutable, souvent masquée par une apparente collaboration et une pseudo-bienveillance. À l'échelle de la Société, les 1% les plus riches et les PDG des grands-groupes d'intérêts privés agissent pour leur propre compte. Même lorsqu'ils investissent dans des œuvres socialement utiles ils en retirent des avantages pour eux-mêmes et pour le groupe. Narcissiquement par la médiatisation de leurs actions, financièrement car la valorisation de l'image du groupe augmente ses revenus, et même fiscalement.

Allons jusqu'à la racine du problème. Les organisations sociales sont constituées d'individus qui les font vivre. Or les humains ont adopté massivement une posture relationnelle de rivalité* pour tenter d'être, chacun, un gagnant de la compétition sociale. Cette posture de rivalité repose sur un principe de hiérarchisation des personnes, c'est là l'origine de nos difficultés. Les différences entre les humains sont prétextes à comparaison et à hiérarchisation. Toutes les caractéristiques peuvent être concernées, les disparités de richesse, de sexe, de beauté, de performances, de religion, de couleur de peau, d'origine, d'orientation sexuelle, etc. C'est pourquoi la posture de rivalité a des effets délétères sur nous-mêmes, sur nos relations, sur le climat social et par voie de conséquence sur la Société. Nous allons l'expliciter.

Au niveau individuel : la personne étant dans la rivalité* se fait une représentation d'elle-même par comparaison avec les autres, se sentant supérieure ou inférieure selon les situations, consciemment ou inconsciemment. Quand elle se sent supérieure elle doit tenir sa place pour garder une bonne estime d'elle-même, quand elle se sent inférieure elle le vit mal. Dans les deux cas c'est source de stress, mais pour elle il n'existe que ces deux alternatives.

Au niveau des relations : une personne qui doit tenir sa place (supérieure) cherche à se mettre en avant en dévalorisant les autres éventuellement, à s'arc-bouter sur ce qu'elle affirme comme étant la vérité (même si elle n'en n'est pas sûre) et à s'imposer. Si au contraire elle se sent inférieure elle peut chercher l'occasion de prendre (ou reprendre) la position de supériorité. Les relations sont inévitablement compliquées lorsqu'elles sont sous-tendues par un tel enjeu.

Au niveau du climat social : les personnes étant dans la posture de rivalité créent des tensions et entretiennent la compétition sociale dans les organisations (famille, classe, équipe, association, entreprise, etc.). Les désaccords deviennent des conflits ouverts ou larvés qui peuvent générer des camps, chacun d'eux prétendant avoir raison. Quant aux personnes qui ne veulent pas prendre parti, elles sont méprisées. Lorsqu'une personne étant dans la rivalité se retrouve à la tête d'une organisation sociale, il y règne automatiquement un climat délétère. Dans le film "Corporate"3, un patron galvanise ses cadres pour qu'ils développent la confiance en soi, l'esprit d'équipe et la loyauté envers l'entreprise, y compris lorsque c'est au détriment de leurs collègues.

Au niveau de la Société : la posture relationnelle de rivalité et la compétition sociale s'auto-renforcent. L'individualisme et les organisations pyramidales ont donné naissance à la grande Pyramide. Ce contexte incite les parents à encourager leurs enfants à s'imposer, se faire valoir, cacher leurs faiblesses pour réussir dans la vie. Nous sommes donc nombreux à avoir été conditionnés à la rivalité, l'expression commune disant qu'il faut "armer nos enfants pour la vie" le confirme. C'est donc la plupart du temps inconsciemment que nous entretenons la grande Pyramide.

Au niveau politique, actuellement et sommairement il y a deux camps qui s'opposent. Le premier valorise et admire les personnes gravissant les échelons de la grande Pyramide, sans se poser la question de savoir si leur réussite sociale est faite au détriment du bien commun et des autres. Tandis que l'autre camp vilipende les personnes gravissant les échelons de la grande Pyramide. Il considère toute ascension sociale comme étant le résultat d'actions menées sciemment au détriment du bien commun et des autres, sans prendre en compte le fait que la personne peut ne pas avoir conscience de faire du tort aux autres. Elle a pu être formatée par son éducation et son environnement social.

Au niveau économique, il y a aussi sommairement deux camps qui s'opposent. L'un valorise le capitalisme, affirmant que la "concurrence libre et non faussée"4 est la seule voie capable d'apporter le bien-être, chacun rivalisant avec son voisin pour produire les biens et les services les meilleurs et au moindre prix. L'idéologie sous-jacente étant que l'humain est bon par nature5. L'autre camp, versus communisme, considère qu'il est indispensable de contrôler drastiquement l'économie, l'idéologie sous-jacente étant que l'homme est un loup pour l'homme6. C'est donc l'État qui peut garantir le bien-être de tous. Seul point commun entre ces deux camps, l'affirmation d'agir pour le bien-être de tous. Force est de constater qu'ils ont échoué tous les deux. Ils ont été mis en échec par la posture de rivalité qui favorise l'individualisme. Les humains ont donc fait leur propre malheur, à leur insu, faute d'avoir vu le piège qui est en eux et dans lequel la rivalité s'enracine : l'ego.

3 Corporate - Nicolas SILHOL - 2016.

4 Théorie d'Adam SMITH, réputé être le père du capitalisme.

5 Théorie de Jean-Jacques ROUSSEAU au 18è siècle.

6 Théorie de Hobbes au 17è siècle.

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À défaut de remettre en cause simultanément la grande Pyramide et la posture du rivalité  nous nous condamnons à subir de plus en plus d'injustices et de violences. Pour se donner des chances d'enrayer l'évolution vers le Chapeau de Merlin nous proposons d'approfondir la question de l'ego.

Première clé du changement : l'apparentement*

Nous, les humains, détenons à la fois le problème (l'ego) et sa solution. C'est encourageant et rassurant. Nous sommes en effet tous porteurs de quatre exigences fondamentales* de sens, justice, paix et amour7, présentes en nous dès la naissance. Voyons comment elles se manifestent.

7 Amour au sens large, partant de l'amour d'autrui qui fonde l'empathie jusqu'au sentiment amoureux.


Ces exigences fondamentales sont observables chez les enfants dès qu'ils commencent à maîtriser le langage. Ils cherchent à comprendre ce qui se passe autour d'eux et posent des questions souvent perçues par l'adulte comme de l'impertinence. Un enfant se faisant régulièrement rabrouer lorsqu'il interroge les adultes peut renoncer à vouloir comprendre ce qui se passe autour de lui. Il renonce donc à son exigence de sens. Il peut aussi se départir de son exigence de justice s'il est témoin d'injustices tout en constatant que les adultes s'en accommodent. Pour finir, il peut se détourner de son exigence de paix s'il vit dans un environnement tendu dans lequel il y a de nombreuses disputes. Il est rare qu'il renonce à son exigence d'amour. C'est même souvent par amour pour ses parents et pour obtenir leur amour, qu'il peut se soumettre à un mode éducatif de rivalité. Un enfant ayant renoncé à ses trois premières exigences fondamentales grandit avec l'idée qu'aimer l'autre c'est lui céder, il attendra en retour que l'autre lui cède parfois, en preuve d'amour. Alors que lorsque l'exigence d'amour reste connectée aux trois autres (sens – justice – paix), l'amour n'est pas conditionné à une soumission, il est un lien inconditionnel encore bien mystérieux.

L'ego se construit dès la petite enfance, lorsque le bébé commence à comprendre qu'il est une personne à part entière du fait que ses parents lui parlent, parlent de lui et parce qu'il commence à se reconnaître dans un miroir. Il est dans les bras de ses parents et n'étant pas sûr que c'est lui qu'il voit dans le miroir, il se tourne vers son parent pour en avoir la confirmation8. Il s'appuie donc sur la parole de son parent pour construire son sentiment d'existence, puis dès qu'il commence à parler il veut que sa propre parole compte. C'est pourquoi il fait des demandes et refuse de faire ce que ses parents lui demandent. C'est l'entrée dans la période appelée "période du non", appellation inappropriée car elle suggère que l'enfant aurait un besoin impérieux de s'opposer pour construire son identité, alors qu'il ne fait que vérifier la capacité de son parent à tenir compte de ce qu'il dit. La façon dont ses parents lui répondent est déterminante pour son développement.

Lorsque le parent est attentif aux demandes de l'enfant, discutant avec lui pour trouver un terrain d'entente, nous disons qu'il est dans une posture relationnelle d'apparentement* avec son enfant. Pour ce dernier, le fait d'être régulièrement entendu constitue une fondation identitaire solide lui permettant d'accepter une éventuelle déception lorsque son parent ne peut pas accéder à sa demande. Il sait que son parent a des raisons pour dire non car il lui attribue depuis le début une plus-value-de-savoir*9. Ce qui le rassure, c'est de constater que son parent est capable de reconnaître qu'il a parfois raison. Il parle de sa place subjective de petit enfant et veut gagner de la liberté très tôt, quand il demande par exemple à descendre d'un trottoir tout seul sans donner la main. Lorsque son parent lui dit après avoir vérifié qu'il n'y a pas de danger "Bien, oui tu as raison mon chéri tu peux le faire tout seul !", l'enfant est content et rassuré. Si son parent diffère l'expérience pour des raisons de sécurité, il le comprend. L'enfant calque son attitude sur celle de son parent et ils accèdent ainsi au mode relationnel d'apparentement*. Chacun y a une place symbolique assurée et de même valeur, indépendamment de son âge. Par principe la parole de chaque interlocuteur compte, les désaccords sont exposés et discutés à l'aune des quatre exigences fondamentales, c'est donc une relation détendue. L'enfant s'approprie la posture relationnelle d'apparentement qu'il adopte avec tous les autres (frères, sœurs, copains, autres adultes, etc.).

8 Expérience théorisée par Jacques LACAN sous le nom de "stade du miroir".

9 Plus-value-de-savoir : terme emprunté à Jacques LACAN, que nous nous sommez approprié.

Revenons à la période du non. Lorsque le parent ignore ou rejette régulièrement les demandes de l'enfant, se mettant dans une posture relationnelle de rivalité pour le faire céder, l'enfant se soumet ou fait pareil. Il peut tenter de passer en force lui aussi en insistant, criant, mentant si besoin. Quoi qu'il en soit (soumission ou rébellion) cela conduit au mode relationnel de rivalité* dans lequel il y a un dominant et un dominé. La place occupée dans la relation engage toute la personne au travers de son ego, lequel est flatté ou dégradé selon les situations. Plus le mode éducatif des parents est autoritaire, plus le socle identitaire de l'enfant est fragilisé. Le fait que sa parole ne compte pas ou trop peu lui donne l'impression qu'il n'a pas de valeur. L'enfant peut aussi être débordé par un sentiment d'injustice de ne pas être écouté et commettre un acte violent pour lequel il est souvent puni. C'est donc sa violence visible qui est sanctionnée, tandis que celle invisible subie en amont (ne pas être écouté) est ignorée. L'enfant puni ressent encore plus fortement son sentiment d'injustice, il peut devenir violent à nouveau et se faire punir de plus en plus fort, etc. Le risque est d'entrer dans un cercle vicieux similaire à celui de l'escalade de la violence sociétale10. L'enfant s'approprie la posture relationnelle de rivalité et l'adopte avec tous les autres, versus domination ou soumission selon les situations.

Revenons une dernière fois à la période du non pour envisager le cas de figure d'un parent changeant régulièrement de posture relationnelle*, passant de l'apparentement à la rivalité et inversement. C'est la configuration la plus fréquente. L'enfant ne peut pas s'installer dans la sérénité de l'apparentement mais il s'adapte. Quand son parent est dans l'apparentement il fait valoir son point de vue et tient compte de celui de son parent. Dès que ce dernier change de posture, il se soumet ou cherche à passer en force lui aussi. Prenant l'habitude de calquer sa posture relationnelle sur celle de la personne qu'il a en face de lui, l'enfant est sous son influence. Si elle est dans la rivalité, il peut facilement se laisser entraîner à dire ou faire des choses qu'il peut regretter ensuite. Devenu adulte, il sera sous l'influence des climats sociaux. Immergé dans un environnement où règne la rivalité il aura du mal à s'en distancier.

Prendre conscience de ce qui nous a été transmis en terme de posture relationnelle est un premier pas dans la connaissance de nous-mêmes, cela nous permet de reprendre la main sur notre vie. Détecter la posture relationnelle de nos interlocuteurs est utile pour gérer nos relations, notamment repérer à qui nous pouvons faire confiance.

10 Cercle vicieux : injustice sociale – violence réactive (incivilités, vandalisme, délinquance, terrorisme) – répression – sentiment d'injustice – nouvelle réaction violente – répression de plus en plus sévère – etc.

Différencier les postures relationnelles d'apparentement et de rivalité

La posture de rivalité se caractérise par le fait que la personne se compare, se croyant mieux ou moins bien que l'autre. La hiérarchisation porte sur tout : la richesse, le sexe, la beauté, la performance, la classe sociale, la religion, l'orientation sexuelle, etc. La personne se met en avant ou s'auto-dévalorise ostensiblement ou en son for intérieur. Les complexes de supériorité et d'infériorité n'existent que parce que cette comparaison engage la personne dans sa totalité. Dans la posture d'apparentement la personne peut reconnaître ses points forts et ses points faibles sans se sentir ni supérieure ni inférieure, elle sait que sa personne ne se réduit pas à cela. De ce fait elle ne survalorise pas les autres ni ne les méprise au prétexte de leurs aptitudes ou difficultés. Alors que la posture de rivalité conduit la personne a admirer ou se moquer, voire rejeter les autres au nom d'une prétendue supériorité ou infériorité.

L'observation de l'usage du langage permet aussi de distinguer les deux postures relationnelles. Dans l'apparentement la personne parle avec son interlocuteur d'égal à égal, avec empathie et bienveillance, quelles que soient les différences d'âge, de sexe, de niveau d'étude, etc. Elle s'exprime donc posément, veillant à se faire comprendre de son interlocuteur sans chercher à le heurter, lui laissant du temps pour parler, argumentant éventuellement pour trouver un terrain d'entente avec lui. Elle peut changer d'avis sans difficulté si ce que l'autre dit fait sens pour elle et sa parole l'engage. Dans la posture relationnelle d'apparentement, les mots sont utilisés pour penser et ordonner ce qui se passe en nous, autour de nous et pour en dire quelque chose à l'autre sans chercher à le dominer. C'est ce que nous appelons le Rapport Symbolique au Langage* (RSL).

Dans la rivalité, le rapport au langage est tout autre. La personne parle pour prendre l'ascendant sur son interlocuteur. Elle peut hausser le ton ou prendre un ton autoritaire pour l'intimider, employer des mots trop compliqués ou des arguments cinglants, monopoliser la parole et ignorer ce que dit son interlocuteur, manipuler ses sentiments ainsi que les informations qu'elle lui donne et même dire une chose et son contraire. Ce qui compte c'est ce qu'elle dit dans l'immédiateté de la relation et si son interlocuteur lui rappelle ce qu'elle a dit précédemment, elle nie l'avoir dit ou l'accuse de n'avoir pas bien compris. Cette manière d'utiliser le langage, que nous appelons le Langage au Service de l'Ego* (LSE), caractérise la posture relationnelle de rivalité versus domination. Les mots sont utilisés pour obtenir quelque chose de l'autre ou pour se montrer comme étant supérieur. Si la personne est dans la posture de soumission, alors elle se tait devant son interlocuteur ou s'auto-dévalorise.

Il est facile de repérer quand une personne fait acte d'autoritarisme envers nous, c'est plus compliqué si elle nous manipule. Quand elle joue avec nos sentiments nous manquons de recul pour le voir et quand elle nous ment ou nous cache une information nous ne le savons pas. Nous pouvons malgré tout détecter sa posture de rivalité en étant attentifs à nous-mêmes. Si nous avons du mal à comprendre ce qu'elle nous dit, ce qu'elle pense vraiment et où elle veut en venir, c'est un signe de rivalité. De même lorsque nous sentons que nous nous épuisons à essayer de nous faire entendre ou que nous avons peur de lui dire certaines choses par peur de sa réaction.

La posture de rivalité est fréquente car nous sommes nombreux à y avoir été conditionnés par l'éducation et les influences sociales et sociétales. C'est souvent inconscient, mais parfois assumé car l'influence sociale pèse lourd sur nous. Dans le film "Violence des échanges en milieu tempéré"11 nous voyons comment un jeune homme intelligent et sensible s'éloigne peu à peu de ses exigences fondamentales sous l'emprise de son milieu professionnel. Son ego est valorisé par son salaire, la notoriété de son entreprise et le discours flatteur qu'elle distille, si bien qu'il finit par s'accommoder au sale travail qui lui est demandé.

Il nous est salutaire de repérer notre éventuel conditionnement à la rivalité, de prendre conscience de la nocivité de notre ego. C'est ce qui nous permet de nous ré-équiliber intérieurement  et de nous sentir mieux. De plus cela pacifie nos relations. Par exemple, face à une agression verbale qui nous blesse dans notre exigence de justice, nous pourrions avoir le réflexe de répondre sur le même terrain que notre agresseur mais nos autres exigences (sens – paix - amour) nous aident à nous faire respecter autrement. Face à quelqu'un qui veut prendre l'ascendant sur nous, nous arrivons à ne pas nous soumettre sans envenimer la relation pour autant. 

Il n'est jamais trop tard pour se déconditionner de la rivalité, il suffit de le désirer. À partir de là nous revisitons toutes nos représentations de nous-mêmes, des autres et du monde. Ce changement nous aide à agir différemment, progressivement. Le temps psychique se situe dans une temporalité lente qu'il est nécessaire d'accepter. Soyons donc bienveillants avec nous-mêmes, nous avons besoin de temps pour intégrer pleinement cette nouvelle posture.  

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L'apparentement est la première clé pour pacifier notre Société. Il serait illusoire de vouloir une Société juste et paisible sans nous appliquer à trouver nous-mêmes un positionnement relationnel intègre et mesuré. La généralisation de ce changement aura des effets bénéfiques sur les organisations sociales qui constituent la Société et sur la grande Pyramide. Leur structure pyramidale peut évoluer vers une structure non-pyramidale. C'est la deuxième clé que nous allons expliciter dans le chapitre suivant.

11 Film de Jean-Marc MOUTOU - 2004.

12 Voir les conseils dans l'article Penser nos relations.

Deuxième clé du changement : le modèle permaculturel (la Fleur)

Nous avons déjà mis en lumière en quoi la grande Pyramide est porteuse d'injustices, poursuivons le raisonnement. Étant donné que la recherche exacerbée de rentabilité financière a été le moteur de la vie économique, il est apparu toutes sortes de moyens d'enrichissement à coté de l'économie réelle qui répond à des besoins. Une économie de l'actionnariat pour toucher des dividendes, une économie de la finance faisant de l'argent avec l'argent par de simples transactions et une économie de l'ombre prospérant avec des commerces illicites. Dans la grande Pyramide, réussir sa vie équivaut à s'enrichir.

L'argent étant le moteur de la vie, d'innombrables jeunes ont été incités à faire un "Bac + 5" avec la promesse d'une future rémunération avantageuse, mais ils sont nombreux à déchanter. Il n'y a pas de places pour tous à l'échelon des rémunérations annoncées. Des personnes talentueuses (artistes, sportifs, etc.) gagnant  beaucoup d'argent sont sur-valorisées. Pour peu qu'elles soient  propulsées au rang des stars leurs revenus s'envolent. De multiples concours avec des gains d'argent à la clef apparaissent dans tous les domaines : culture générale, beauté, cuisine, danse, capacité d'adaptation en milieu hostile, etc. Quant aux personnes n'ayant pas de compétences monnayables, il leur reste les paris ou les jeux de hasard qui entretiennent l'illusion que chacun a sa chance. Il est pourtant clair qu'il ne peut pas y avoir d'égalité des chances dans la grande Pyramide, ni dans les organisations sociales pyramidales telles que nous les avons développées.

Il existe des organisations pyramidales fonctionnant très bien dont nous serons amenés à reparler ultérieurement. Pour l'instant, penchons-nous sur un modèle non-pyramidal encore peu connu du grand public. Il a été inventé par deux Australiens13 dans les années 70, il est compatible avec nos exigences fondamentales de sens, justice, paix et amour et peut se décliner à toutes les échelles. Le voici à celle de la Société.

13 Modèle permaculturel de Bille MOLLISON et David HOLMGREN.

Avec ce modèle, la Fleur*, aucun domaine de compétences n'est sur-valorisé puisqu'ils ont chacun une place d'égale importance dans un pétale. Il n'y a donc pas de personnes sur-valorisées non plus. C'est un modèle fondé sur l'inter-dépendance de tous avec au centre l’Éthique et les trois principes fondamentaux de la permaculture : prendre soin de la nature – prendre soin de l'humain –  partager les richesses. Les auteurs de ce schéma considèrent que c'est nous tous qui pouvons construire cette Société en agissant dans le respect de ces trois principes fondamentaux, en acceptant de modifier nos comportements si nécessaire. Nous pouvons tous le faire, quelle que soit notre place dans la société : agriculteur, enseignant, entrepreneur, avocat, policier, artiste, homme politique, etc. C'est possible parce que les trois principes de la permaculture sont en cohérence avec nos quatre exigences fondamentales (sens – justice – paix – amour). Les auteurs parlent de "révolution douce", cette expression peut surprendre mais à la réflexion elle est pleine de sens. Il s'agit bien d'une révolution menant à un changement radical de paradigme ; pour autant cette transformation peut s'opérer sans passer en force contre quiconque.

Pour l'instant nous sommes loin, très loin de la Fleur, tellement loin que cela peut paraître utopique. Mais l'utopie a une utilité, elle peut nous aider à tendre vers ce qui fait sens pour nous, elle nous montre le chemin. Nous n'atteindrons pas la Fleur demain car, partant de la grande Pyramide, le chemin sera long. Le simple fait de nous y engager signifie que nous sommes en train de lâcher prise au niveau de la rivalité et de la compétition sociale. En continuant dans cette voie nous y gagnerons d'un point de vue politique (plus de justice sociale) et psychologique (plus de sérénité).

Étant donné que le modèle permaculturel peut s'appliquer à toutes les échelles, voyons comment il pourrait insuffler une transition dans nos organisations sociales pyramidales. C'est assez facile lorsque les personnes étant au sommet de l'organisation s'emparent de ce modèle et s'ancrent dans l'apparentement, car ce sont elles qui donnent le ton. Les personnes étant dans la rivalité finissent donc par comprendre qu'elles doivent aussi opérer un changement en elles. Là encore, acceptons que ces transformations se fassent progressivement. La transition peut aussi être enclenchée par la base à partir du moment où un nombre suffisant de personnes s'ancrent dans la posture d'apparentement. L'évolution est alors plus lente car la rivalité continue d'être valorisée dans l'organisation.

Nous savons que l'ascension des personnes étant dans la rivalité a été facilitée, qu'elles sont donc majoritaires aux postes décisionnaires. Leur politique favorise les personnes qui maintiennent le statu quo pyramidal à tous les échelons de l'organisation. Ces personnes en retire des avantages pécuniaires, matériels et symboliques, c'est du "donnant-donnant". Même si les avantages s'amenuisent en descendant les échelons cela créé toujours un climat délétère. Les personnes étant dans l'apparentement sont donc souvent mal à l'aise du fait qu'elles sont attachées à la bonne exécution de leur mission. Elles s'épuisent à faire remontrer les problèmes de fonctionnement, postulent à des grades décisionnaires pensant pouvoir améliorer la qualité du travail. Malheureusement, elles sont souvent déçues voire frustrées devant des décisions insensées et/ou injustes. Il ne leur resterait qu'à partir mais ce n'est pas toujours possible, alors elles s'accommodent. Certaines désinvestissent leur travail, ne le faisant qu'a minima mais en le vivant mal. D'autres prennent une posture d'opposition radicale, passant de l'apparentement à la rivalité parfois violente. Dans ces cas là, c'est leur violence visible qui est sanctionnée, la violence structurelle et systémique de l'organisation étant ignorée. Nous retrouvons là le cercle vicieux que nous avons déjà décrit : violence invisible (structurelle et systémique) – débordement violent visible (passage à l'acte isolé ou conflit social) – sanction de la violence visible sans prendre en compte la violence invisible – nouveau débordement violent – montée en puissance des sanctions contre les violences visibles, etc.

Aborder le fonctionnement des organisations pyramidales d'une manière stratégique permet d'analyser ce qui s'y passe, de se protéger et développer des évolutions. Le mieux est de parler d'abord avec les personnes étant dans l'apparentement, ce qui permet de libérer la parole en toute sécurité. Il peut ensuite y avoir des prises de paroles collectives pour promouvoir de nouvelles pratiques, par exemple la prise de décision par consentement. C'est une alternative à la recherche d'unanimité qui est difficile à obtenir, ainsi qu'au vote qui favorise les alliances et les rapports de force (donc les egos). Les animateurs14 de la réunion sont garants du fait que l'ego de chacun est mis en sommeil afin que les discussions se déroulent dans l'apparentement. Chaque participant est alors en capacité de remettre en cause ses propres idées lorsque quelqu'un démontre qu'elles entravent l'avancée vers l'objectif commun. Chacun peut aussi reconnaître la pertinence d'une idée avancée par quelqu'un qu'il percevait auparavant comme un rival. L'intelligence collective est alors à son efficience maximum et les décisions actées permettent d'avancer vers l'objectif commun dans un climat paisible. Les prises de paroles collectives étant guidées par nos exigences fondamentales de sens, justice, paix et amour, ces dernières peuvent résonner chez des interlocuteurs qui s'en étaient éloignés. Ils peuvent alors éventuellement réorienter leurs actions dans le sens de ces exigences.

Des personnes sont ainsi amenées à changer radicalement leur mode de vie. Elles sont de plus en plus  nombreuses et témoignent de leur expérience. Elles  ne regrettent rien et y gagnent aussi quelque chose qui n'a pas de prix, l'accès à la joie. La joie est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux, elle est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le cadre d'une relation de rivalité (dans laquelle il y a toujours un dominé), impossible à ressentir quand notre réussite sociale se fait au détriment de d'autres personnes. De plus, la joie est amplifiée lorsqu'elle est partagée. Vous comprenez pourquoi il y a de plus en plus de personnes qui ré-orientent leur vie pour la mettre en cohérence avec leurs exigences fondamentales.

14 Un co-animateur reste un peu en retrait pour avoir du recul et aider l'animateur si nécessaire.

§§§

Les deux premières clés, l'apparentement et le modèle d'organisation permaculturel, permettent de développer des pratiques plus justes et plus paisibles. D'abord à notre niveau individuel avec l'apparentement, puis au niveau des organisations sociales dans lesquelles nous sommes personnellement impliqués. Nous allons envisager maintenant comment l'apparentement peut aussi corriger les dysfonctionnements systémiques de la grande Pyramide. 

Troisième clé du changement : un système vertueux

Le système* est souvent invoqué pour justifier des injustices et des incohérences tout en nous laissant entendre que nous n'y pouvons rien. Par exemple si l'argent va toujours aux plus riches c'est à cause du système. Quant à nous (les auteurs), nous avons évoqué le rôle des actionnaires et des consommateurs dans ce processus d'aspiration de l'argent. Pour essayer de comprendre plus précisément ce qui se passe au niveau du système nous allons en donner une définition, en nous appuyant sur les connaissances issues de la psychologie des groupes.

Il est admis qu'un groupe est constitué de la somme de ses membres et d'une dynamique collective15. Cette dynamique collective est le reflet des  comportements les plus répandus dans le groupe. En tant que dynamique, elle produit un système qui se développe pour lui-même à l'intérieur du groupe, quelle que soit sa taille.

15 Le psycho-sociologue Kurt LEWIN (1890-1947) est à l'origine de cette théorie que nous nous somme appropriée.

Il y a donc un lien entre le système et nous les individus. Bien qu'étant indirect (la dynamique collective étant au milieu), il permet de comprendre que nous pourrons intervenir sur le système à condition d'agir en amont.

Pour l'instant, que constatons-nous ? Les comportements les plus répandus chez les humains sont : se mettre en rivalité avec les autres, favoriser les apparences, rechercher l'enrichissement en tant que but. C'est donc cela que nous retrouvons dans notre dynamique collective planétaire, laquelle alimente le système qui lui ne fait qu'amplifier et développer ces comportements.

Voyons cela plus précisément. Lorsque la rivalité prédomine dans un groupe sa dynamique collective est dans l'affrontement. En cas de conflit interne entre deux camps, le discours dominant du groupe sera clivé avec les "pour" et les "contre", mais sera unifié autour de l'idée qu'il faut choisir son camp. Si le groupe affronte un rival extérieur, le discours dominant sera une injonction de loyauté envers le groupe. Toute personne cherchant à faire entendre un discours plus nuancé sera ignorée tant qu'elle ne mettra pas le groupe en difficulté. Si elle devient dangereuse pour l'unité du groupe elle pourra en être exclue ou devenir elle-même la cible de ses attaques. La dynamique collective d'affrontement peut devenir violente parce que notre rivalité et nos guerres d'egos sont pourvoyeuses de jouissance, ce qui ouvre la porte à des violences verbales et physiques potentiellement sans limite. A partir du moment où le système développe la rivalité, les humains perdent la main et en subissent les conséquences en terme d'augmentation de la violence.

Nous sommes tous témoins de la fragmentation croissante des humains en sous-groupes qui s'opposent et s'affrontent parfois violemment. Tout peut devenir prétexte à division et nous nous sentons impuissants face à l'ampleur de ce phénomène systémique. Pour se sortir de là, remontons toute la chaîne de cause à effet qui produit le système en partant de nos comportements individuels.

Les comportements guidés par la rivalité sont :

- Se comparer : vouloir "être plus" (riche, fort, beau, performant, ...) que les autres et "avoir plus" (de pouvoir, de notoriété, d'argent, ....) ;
- S'imposer : passer en force par l'autorité, l'intimidation ou la manipulation pour arriver à ses fins ;
- Se soumettre : laisser dire et laisser faire les personnes qui s'imposent pour avoir la paix ou en les admirant de savoir s'imposer ;
- Comparer les autres entre eux : les admirer ou les mépriser selon qu'ils sont perçus dans le "plus" ou le "moins".

La rivalité est donc prégnante dans notre dynamique collective. Elle s'exprime au travers d'un discours dominant dans lequel il est convenu que certaines personnes valent plus que d'autres, que les chefs sont une nécessité, que la compétition sociale est naturelle, qu'il est normal que les plus forts s'en sortent mieux que les plus faibles et qu'ils en soient favorisés, qu'il faut des gagnants et des perdants, que pour être un gagnant il faut savoir s'imposer, se faire valoir et masquer ses faiblesses, etc. C'est nous-mêmes qui créons ce discours dominant et qui le diffusons. Nous mettons en scène la rivalité dans les médias, les réseaux sociaux, les films, les séries et la publicité, qui nous influencent à leur tour. Si la publicité met en scène la rivalité pour déclencher l'acte d'achat, c'est que cela fonctionne bien. Des personnes propulsées au rang de "people" (artistes, sportifs, hommes d'affaires, hommes politiques) peuvent s'autoriser des comportements égoïstes ou irrespectueux qui sont acceptés et excusés du fait de leur talent et/ou de leur statut.

Suite logique de cette dynamique collective, notre système développe le "toujours plus" sans limite :

- Toujours plus d'argent par tous les moyens (« la fin justifie les moyens ») ;
- Toujours plus de pouvoir et de notoriété  par tous les moyens aussi ;
- Toujours plus vite car le temps c'est de l'argent. Plus vite pour travailler afin de réduire les coûts, plus vite pour être informé avant les autres ou pour cacher des informations, plus vite pour régler des problèmes quitte à en créer d'autres par ailleurs (qui seront réglés tout aussi rapidement), etc.
- Toujours plus de communication. Exister dans les médias et sur les réseaux sociaux est devenu indispensable pour développer une activité. Nous sommes sur-sollicités pour nous exprimer, évaluer, voter, « liker » (aimer) via Internet. Communiquer sur notre travail est devenu plus important que ce que nous faisons réellement. A tel point que la communication pervertit le langage et nous n'en sommes pas dupes. C'est ce qui ressort de l'expression commune disant d'un discours qu'il n'est "que de la communication".

Le système a gangrené toutes les activités humaines. Il s'auto-entretient pour lui-même, il faut que ça tourne, toujours plus vite et peu importe si ça ne tourne pas rond. Il est temps de reprendre la main.

Développer un système vertueux

En nous emparant massivement des deux premières clés du changement, l'apparentement et le modèle permaculturel, nous changerons de comportements. Les plus répandus seront donc :

- Se comparer en prenant en compte nos points forts et en acceptant de reconnaître nos points faibles.
- Chercher un terrain d'entente au lieu de s'imposer. Argumenter pour faire comprendre à l'autre notre point de vue et écouter le sien. Changer d'avis s'il a des arguments convaincants au regard de nos exigences fondamentales.
- Résister à ceux qui passent en force, en veillant à ne pas envenimer la relation pour autant.
- Comparer les autres entre eux en reconnaissant leurs points forts tout autant que leurs points faibles. Les aider éventuellement s'ils le souhaitent et si nous en sommes capables.

Nous retrouverons ces nouveaux comportements dans notre dynamique collective, le discours dominant sera donc dans leur continuité. Nous avons tous des points forts ainsi que des points faibles et ce n'est pas grave. Les échecs font partie de la vie, de l'apprentissage, ils peuvent nous permettre de progresser. Nous apprenons tout au long de notre vie. La réussite de choses exceptionnelles (en sport, art, artisanat, ...) est le résultat d'un parcours fait de renoncements, de doutes et d'échecs surmontés. Nous sommes tous porteurs d'un ego qui nous pousse à l'individualisme et il faut apprendre à le contenir pour qu'il ne prenne pas le pouvoir en nous. Nous sommes tous aussi porteurs de quatre exigences fondamentales à cultiver pour nous-mêmes et pour la justice sociale et la paix.

Avec un tel discours, notre dynamique collective produira un système qui développera la recherche de sens, de justice, de paix et d'amour et qui s'inscrira dans une nouvelle temporalité. Nous aurons ainsi du temps pour :

- Réfléchir aux conséquences de nos choix (paroles et actions) afin de vérifier qu'ils sont en cohérence avec nos exigences fondamentales.
- Chercher des solutions à nos problèmes en les historisant (ils ne surgissent jamais de nulle part) et en globalisant la réflexion pour ne pas impacter négativement d'autres domaines.
- Faire bien ce que nous entreprenons, ce qui est une source de satisfaction.
- Prendre soin de soi et des autres, pour se remettre de la perte d'un être cher, accueillir au monde un nouvel être, cultiver l'amour, contempler la beauté de la nature ou de l'art, etc.

§§§

Le système s'est développé jusqu'à maintenant à notre détriment, venant heurter de plein fouet nos exigences fondamentales de sens, justice, paix et amour. Nous savons maintenant comment créer un système vertueux, c'est notre troisième clé. Il en faut une quatrième.

Quatrième clé du changement : un objectif consensuel mondial

L'évolution de l'humanité a commencé il y a plusieurs millénaires. Nous avons beaucoup progressé démographiquement et techniquement et nous sommes arrivés à fabriquer des armes de plus en plus efficaces et sophistiquées permettant des destructions massives. Ce cheminement est évidemment en corrélation avec la rivalité qui s'est développée entre les nations. Le progrès technique et scientifique a toujours été un facteur important dans la compétition internationale et nous avons été aveuglés par son coté brillant et attrayant. Faisons une rétrospective rapide de l'évolution de deux grands courants de pensée dans l'histoire de la civilisation occidentale pour comprendre les raisons de cette évolution mondiale.

Le courant scientifique et technique

Des personnes se sont engagées dans le développement technique, ce qui a permis dans un premier temps de résoudre des problèmes de survie de l'espèce. La sédentarisation et l'accès à une relative sécurité a ouvert les voies de la science, de la philosophie et de l'exploration de la planète, tandis que le progrès technique épargnait à l'humain des tâches éprouvantes et peu épanouissantes. Tout récemment, le progrès informatique a contribué à l'accélération de la mondialisation de l'économie et à l'entrée dans l'ère de l'économie de la finance. Pour finir, des recherches scientifiques et techniques ont été accaparées par des personnes déjà riches pour spéculer sur les futures découvertes. Toutes les activités sont concernées : le numérique, la médecine, le spatial, la génétique, la production agricole et industrielle, etc. 

Concernant l'industrie, l'extraction des ressources naturelles devenant de plus en plus difficile, les multinationales investissent dans des procédés innovants. Elles ne se préoccupent pas des dégâts collatéraux qu'ils provoquent sur la nature et sur les populations environnantes. Les collusions d'intérêts avec les politiques et/ou les pressions s'exerçant sur eux, aboutissent à la signature des autorisations d'extractions. Ces nouveaux procédés nous sont d'ailleurs présentés par les hommes politiques et par les grands médias comme étant de belles avancées, "c'est le progrès" nous dit-on.

Le courant scientifique et technique revendique et nous fait croire que le progrès est l'extension sans limite de nos connaissances et de nos capacités techniques. L'expression commune "il n'y a pas de problèmes il n'y a que des solutions" nous incite à l'insouciance, à aller de l'avant dans les innovations sans nous préoccuper des problèmes qu'elles pourraient engendrer. Nous avançons à toute vitesse avec les œillères de la croyance en la toute-puissance de l'innovation. Cette dernière a aussi été mise au service de la consommation puis de la sur-consommation, nous amenant à penser que la clé de la liberté et du bonheur serait dans la satisfaction de nos désirs individuels sans restriction. Cette course en avant nous fait éviter la question suivante pourtant cruciale : au service de quoi le progrès est-il mis ? Ceux qui osent poser cette question sont taxés de vouloir « revenir à l'époque de la bougie ». Les tenants du courant scientifique et technique tentent, avec ce type de réponse, d'invalider la pertinence de cette question pour s'exempter d'une discussion argumentée.

Revenons au début de l'histoire de notre civilisation pour envisager l'autre courant de pensée et son évolution.

Le courant philosophique

Les religieux et les premiers philosophes se sont toujours interrogés sur le sens de leur existence et de leurs actions. Ces premiers penseurs raisonnaient à l'échelle d'une vie humaine, de l'organisation sociale de leur communauté et de ce qu'ils percevaient du cosmos à l’œil nu. Lorsque la planète a été appréhendée dans son ensemble, ils ont pensé la complexité du monde. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que certains penseurs ont interrogé l'impact de l'activité humaine sur la planète et sur l'humanité. En 1931, Paul Valéry ouvre cette question avec une phrase devenue  connue "Le temps du monde fini commence". Elle n'a pas eu les effets attendus... faisons un dernier retour en arrière pour en comprendre les raisons.

Conséquence dramatique de la scission des deux courants

Au cours de l'histoire, des personnes ont incarné l'unité de la connaissance dans laquelle étaient réunis le courant scientifique et technique et la réflexion philosophique. Hippocrate et Léonard de Vinci, entre autres, étaient à la fois des scientifiques et des philosophes. Avec le développement de la science, il est devenu impossible à un seul homme d'appréhender toutes les connaissances de son époque. Ces dernières ont alors été réunies dans des encyclopédies. Il est apparu ensuite une césure entre le courant scientifique et le courant philosophique. Elle est repérable au niveau du langage avec d'un coté les "sciences exactes" opposées aux "sciences humaines" ou encore les "sciences dures" et les "sciences molles". Ces nominations ont induit une hiérarchisation qui a relégué le courant philosophique au second plan.

La science et de la technique, débarrassées du frein de la philosophie, se sont développées pour elles-mêmes et ont été mises au service de la compétition sociale. Au niveau individuel par l'affichage d'objets derniers cris et/ou onéreux censés nous donner de la valeur, au niveau des organisations sociales pour gagner la compétition économique et au niveau international pour la domination mondiale. Cette fuite en avant favorise aussi l'accélération de la sur-consommation, de l'épuisement des ressources naturelles et de la pollution. Elle nous conduit tout droit vers le Chapeau de Merlin.

Le courant altruiste et bienveillant*

Heureusement, l'avertissement de Paul Valéry est maintenant pris au sérieux. Un grand nombre de personnes et de mouvements citoyens s'en emparent. Parmi ces derniers, l'un nous semble particulièrement pertinent, c'est le mouvement qui prône de ralentir les activités humaines, le mouvement "Slow"16. La slow life (vie lente) se développe dans tous les pays, elle permet de prendre le temps de travailler, manger, se déplacer, contempler la nature et les beaux ouvrages, etc. En ralentissant, nous réduisons de facto notre empreinte écologique car c'est l'accélération de l'activité humaine (et sa futilité) qui nous a placés face à l'urgence climatique. Ralentir à la portée de tout le monde, cela ne nous coûte rien et nous fait du bien.

Faisons une petite parenthèse pour évoquer la pandémie Covid-19 qui a contraint l'humanité à ralentir brusquement et drastiquement son activité. L'aviation, emblème de notre mode de vie de sur-consommateurs pressés, est restée clouée au sol. Bien sûr la Covid-19 a provoqué et provoque encore des drames, mais il ne faudrait pas que cela nous empêche de réfléchir posément à la situation. Les grands médias ne nous y aident pas en polarisant les débats (pour ou contre ?) et en surfant sur les polémiques et les guerres d'egos. La guerre économique concernant la fabrication des produits nécessaires à la lutte contre le virus et leur vente aux plus offrants ont montré que la rivalité n'est pas appropriée pour faire face à ce danger17. Pendant le premier confinement, des personnes ont apprécié d'avoir du temps pour réfléchir, certaines ont exprimé le souhait de ne pas reprendre leur activité sur le même rythme qu'avant. Elle ont apprécié de ne plus subir pour certaines d'entre elles le stress de leur travail, d'avoir pu renouer des liens avec des personnes perdues de vue. Pourrions-nous voir dans la Covid-19 un mal pour un bien ? Une occasion de repenser toutes nos activités, pour les ralentir progressivement, pour vivre mieux en préservant notre planète ?

Des documentaires, des conférences, des livres, de plus en plus nombreux, nous invitent à réfléchir au sens de nos actes, ainsi qu'à leur impact sur la nature. Un nouveau mode de vie apparaît, affranchi de la hiérarchisation et de la compétition sociale, libéré aussi de l'influence de la mode et de la publicité qui nous poussent à sur-consommer. En consommant mieux et moins nous pouvons payer le prix réel du travail et permettre aux acteurs économiques de vivre de leur activité. Nous désamorçons ainsi le processus d'aspiration de l'argent vers le haut. Continuer sur cette voie fera évoluer la Pyramide. Schématiquement, cela revient à en repousser les bords vers l'extérieur ce qui, en extrapolant, nous mènera à une nouvelle structure de Société, trapézoïdale.

16 Mouvement né en Italie (1986), en réaction à l'émergence de la restauration rapide. Il s'est internationalisé et a gagné d'autres domaines : slow city, slow média, slow transports, slow voyages, etc.

17 Cf. article "Une commande française de masques détournée sur un tarnac chinois". Libération.fr – 01/04/2020.


Dans cette organisation, le Trapèze*, les écarts de revenus seront structurellement contenus dans des proportions raisonnables et la compétition sociale s'estompera. En veillant à ce que les pouvoirs politiques ne soient pas supplantés par des intérêts privés, nous stabiliserons cette nouvelle structure. L'injustice et la violence diminueront et nous pourrons avancer plus tranquillement sur le chemin menant à la Fleur. Cette première étape (le Trapèze) sera sans doute la plus difficile à atteindre car elle suppose que les humains réussissent à se déconditionner massivement de la rivalité.  

Des signes nous montrent que le monde bouge. L'apparentement reprend sa place, non seulement parce qu'il correspond à nos aspirations profondes mais aussi parce qu'il est efficace. Des chefs de petites et moyennes entreprises le savent depuis longtemps et le mettent en œuvre. Ils veillent à ce que leurs employés soient bien traités et trouvent du sens à leur travail. Ainsi ils les fidélisent et obtiennent une meilleure qualité de travail. Depuis quelques années nous assistons à un revirement dans le management au sein de très grandes entreprises. Elles se mettent à veiller au bien-être de leurs employés (salles de repos, de sport, ...) et favorisent la qualité des relations entre eux. Si elles le font, c'est qu'elles ont perçu la plus-value financière qu'elles peuvent en retirer. Le brainstorming17 (qui favorise la résolution de problème) est efficace uniquement si chacun se sent libre de parler sans peur du jugement des autres ou de l'exclusion. Leur bienveillance n'est donc pas gratuite, mais prenons les choses du bon côté. Si elles abandonnent le management par la rivalité, c'est bien la preuve qu'il est contre-productif. L'apparentement est vraiment la première des clés, celle qui est indispensable pour aller vers le modèle d'organisation permaculturel, pour créer un système vertueux et pour trouver un consensus mondial permettant à chacun de vivre en sécurité et dignement.

17 Brainstorming : technique de résolution créative de problème.

Vivre mieux sur la planète, notre bien commun

Puisque la Société est actuellement pyramidale, pourrions-nous nous inspirer du modèle des compagnies de sapeurs-pompiers qui sont aussi très hiérarchisées mais fonctionnant très bien ? Leur mission (sauver les personnes et les biens) fait consensus et guide les actions ainsi que les prises de décisions. Pourrions-nous placer le "Vivre mieux sur la planète, notre bien commun" à la même place que la mission des sapeurs-pompiers ? En faire un objectif commun passant avant nos désirs personnels ? C'est d'ailleurs notre intérêt personnel même si cela peut paraître paradoxal. Nos exigences fondamentales font qu'il est impossible d'être pleinement heureux dans un monde produisant structurellement et de façon systémique toujours plus d'injustices, de misères et de malheurs.

Certains pays se sont déjà engagés sur cette nouvelle voie avec leur concept du "Buen vivir"18 (Vivre bien). Il est en cohérence avec nos exigences fondamentales et introduit une notion supplémentaire devenue incontournable : la nécessité d'une relation harmonieuse des humains avec la nature. L'équateur et la Bolivie ont inscrit le Buen vivir dans leur constitution. Rien n'est parfait et ces pays ont des difficultés, mais le consensus autour du Buen vivir les aidera à rectifier leurs erreurs et à rester sur le chemin qu'ils ont décidé d'emprunter.

Nous les Français, qui avons gravé dans le marbre le triptyque Liberté – Égalité – Fraternité, nous avons aussi des choses à corriger. Le mot Liberté est trop souvent interprété sur le mode de la rivalité "Je fais ce que je veux", donc en fait c'est la loi du plus fort qui fonctionne. N'est libre que celui qui s'impose. L'idée à cultiver serait plutôt dans la veine du sage proverbe "La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres", qui est du côté de la recherche d'un terrain d'entente, donc de l'apparentement. Nous pouvons accepter une limitation à nos désirs personnels lorsque nous en comprenons le sens. Concernant l'Égalité, elle est trop souvent interprétée au sens littéral de "La même chose pour tout le monde", ce qui est en contradiction avec notre exigence de justice. Illustration avec la mise en place de la la TVA19, elle est la même pour tout le monde y compris pour ceux qui n'ont pas de quoi vivre dignement, ce n'est pas juste. Dans certains domaines nous avons été capables de préférer l'Équité à l'Égalité, notamment avec la création des Maisons Départementales des Personnes Handicapées. Elles visent à compenser les handicaps des personnes au regard de leurs difficultés et non pas à donner la même chose à toutes. Quant au troisième terme de notre triptyque national, la Fraternité, la question est de savoir si elle concerne tout être humain ou si elle est réservée à certaines personnes sous conditions. Nous avons donc en France à discuter pour prendre des décisions éclairées par l'apparentement et nos exigences fondamentales.

Nous les citoyens des pays dits "riches", sommes-nous capables de reconnaître que nous avons fait fausse route avec notre modèle économico-politique et d'en tirer toutes les conséquences ? Nous avons une lourde responsabilité car certains pays en voie de développement marchent dans nos pas. C'est notre affaire à nous tous, pas seulement celle de nos gouvernants. S'il y a une urgence, c'est que chacun entre dans la dynamique de changement, l'essentiel étant de commencer. Cela peut être en effectuant nos déplacements à pied ou à vélo dès que possible plutôt qu'en voiture – en privilégiant les circuits courts pour que l'argent circule en bas – en limitant notre usage du numérique pour diminuer notre impact environnemental – en organisant nos vacances de façon plus écologique et éthique – en plaçant notre argent dans des organismes socialement responsables – en œuvrant pour qu'une organisation pyramidale devienne moins pyramidale  – en créant des entreprises coopératives qui partagent leurs bénéfices équitablement (les "SCOP") - en votant pour des personnes qui incarnent leurs exigences fondamentales –  etc. La liste n'est pas exhaustive !

Ne sous-estimons pas le poids de nos actions. Nous, les citoyens, avons du pouvoir. Illustration en France avec la demande de bio. Elle s'est généralisée et a été entendue de ce fait par nos gouvernants, tous les partis politiques ainsi que par les grands groupes de l'agro-alimentaire. Ne soyons pas naïfs pour autant, ces changements sont opérés parce qu'il en va de la survie du politique et de ces grand groupes. Ils évoluent dans le sens de la demande et la demande c'est nous. Alors réclamons haut et fort par notre discours et par nos actes des pratiques commerciales et de production éthiques et écologiquement responsables, une organisation politique moins pyramidale et des lois qui régulent et contrôlent réellement la vie économique pour qu'il n'y ait plus d'intérêts privés au dessus des pouvoirs politiques. L'objectif est que chacun puisse vivre dignement de son activité professionnelle quelle qu'elle soit. C'est ainsi que nous pourrons accéder chacun à ce que nous appelons le Bien-être universel* :

18 Buen vivir : concept à visée universaliste créé par Alberto ACOSTA en 2014.

19 TVA : créée par la France en 1954 elle a été adoptée par de nombreux pays.




Ce bien-être n'est pas gourmand en ressources naturelles, il met au premier plan la qualité de nos relations et la question du sens de la vie. Il n'impose rien de contraignant si ce n'est le respect de l'autre, des autres. Dans ce cadre, chacun reste libre de donner à sa vie le sens qu'il veut lui conférer.

§§§

Le consensus mondial autour de l'idée de "Vivre mieux sur la planète, notre bien commun" vient compléter notre jeu de clés pour construire un monde où il ferait bon vivre. Il constitue avec le Bien-être universel et le modèle permaculturel un point de mire pour nous guider tout autant qu'un but à atteindre. Pour nous donner toutes les chances de réussite nous devons mettre le développement technique et scientifique au service du bien commun. Le véritable modernisme ne serait-il pas de progresser en humanité ?

Conclusion

Les quatre clés ouvrant la porte vers un véritable changement de Société sont évidemment complémentaires. L'apparentement, le modèle permaculturel, le système vertueux et l'objectif consensuel mondial convergent. Le courant altruiste et bienveillant se développe partout dans le monde, il est encourageant de constater la diversité des voies confluant vers lui. Certaines personnes rejoignent ce mouvement à partir de l'action politique, d'autres via la méditation en pleine conscience, d'autres par le chemin de la religion et d'autres (comme nous les auteurs) par leur simple exigence de sens, de justice, de paix et d'amour.

L'humain s'est piégé lui-même dans la rivalité et dans la grande Pyramide, pourtant il a toujours cherché aussi un modèle de société le plus juste possible. Depuis La République de Platon nous avons testé (entre autres), l'ultra libéralisme au service du capitalisme, le communisme, les régimes autoritaires voire dictatoriaux associés parfois au capitalisme, sans parvenir à un régime satisfaisant. Pourrions-nous tenter le libéralisme raisonné et raisonnable, s'appuyant sur des citoyens raisonnés et raisonnables ? En vivant dans une organisation politique permettant réellement la justice sociale nous pouvons accepter de renoncer à certains désirs individuels qui s'avèreraient aller à l'encontre du bien commun et de la liberté des autres. La préservation de la planète et la diminution de la pollution étant maintenant des enjeux pour l'avenir de l'humanité nous pouvons nous habituer progressivement à plus de lenteur et plus de sobriété. Un autre monde est possible, à nous de le construire, certains l'ont déjà imaginé. Emmanuel DOCKÈS en décrit un, assez réaliste, dans son roman "Voyage en misarchie"20.

20 Éditions du détour - 2017

Sommaire
Avant-propos
Introduction
La situation actuelle : la (grande) Pyramide
   Que risquons nous à perpétuer la situation actuelle ? 
Changer de trajectoire collective
Première clé du changement : l'apparentement
   Différencier les postures relationnelles d'apparentement et de rivalité  
Deuxième clé du changement : le modèle permaculturel (la Fleur)
Troisième clé du changement : un système vertueux
   Le système actuel 
   Développer un système vertueux
Quatrième clé du changement : un objectif consensuel mondial
   Le courant altruiste et bienveillant 
   Vivre mieux sur la planète, notre bien commun
Conclusion

LEXIQUE


Apparentement : disposition à s'accorder avec les autres d'égal à égal, avec bienveillance et empathie au delà des différences quelles qu'elles soient (âge, sexe, niveau d'étude, origine, religion, orientation sexuelle, etc.). 

Bien-être universel : Intégrité physique ; Sécurité affective ; Pouvoir éduquer ses enfants ; Un sens à la vie.

Cercle vicieux d'escalade de la violence : injustice sociale – violence réactive (incivilités, vandalisme, délinquance, terrorisme) – répression de la violence réactive en ignorant la violence invisible en amont – augmentation du sentiment d'injustice – nouvelle réaction violente – répression de plus en plus sévère – etc.  Ce cercle vicieux est présent à l'échelle des relations individuelles, des organisations sociales et de la Société*.

Chapeau de Merlin : organisation de la Société* que nous risquons de voir advenir si les humains continuent dans la dynamique ayant fait advenir la grande Pyramide*. Les intérêts privés resteront au dessus des pouvoirs politiques, les  écarts de revenus entre les très riches et les très pauvres continueront de se creuser. Les classes moyennes continueront de s'appauvrir et la partie restante protégera (avec les pouvoirs politiques) les plus riches du mécontentement des classes populaires grossissantes. L'injustice structurelle de la grande Pyramide ne peut que s'accroître avec le Chapeau de Merlin et produire inéluctablement une augmentation de la violence.

Courant altruiste et bienveillant : mouvement citoyen planétaire ayant pour exigence que le progrès scientifique et technique soit mis au service du bien commun et du bien-être universel*.

Exigences fondamentales : nous sommes tous porteurs de quatre exigences fondamentales de : sens, justice, paix et amour. Nous pouvons être contraints à y renoncer, souvent inconsciemment, quand elles sont trop mises à mal par nos expériences de vie. 

Fleur : modèle d'organisation de la Société* en forme de fleur emprunté à Bill MOLLISON et David HOLMGREN. Chaque pétale représente une partie constituante de la Société, aucune  n'étant survalorisée. Au cœur de ce modèle il y a l’Éthique et les 3 principes fondamentaux de la permaculture : prendre soin de la nature, prendre soin de l'humain, partager les richesses. Chaque membre de l'organisation agit en cohérence avec ces principes ce qui pérennise la structure.

Langage au Service de l'Ego (LSE) : lorsque le langage est utilisé pour passer en force vis-à-vis des autres (intimidation-manipulation) ou pour se montrer comme étant supérieur.

Plus-value-de-savoir : concept emprunté à Jacques LACAN que nous nous sommes approprié. Nous disons qu'avoir la plus-value-de-savoir est le fait d'avoir raison ou d'apporter une information ou un point de vue intéressant, chacun peut donc potentiellement la détenir.  Une personne étant dans la posture d'apparentement* accepte facilement que son interlocuteur ait la plus-value-de-savoir, car elle conçoit que celle-ci circule entre tous.  Alors qu'une personne étant dans la posture de rivalité* se l'accapare si elle se met en position de domination ou l'attribue sans aveuglément à l'autre si elle se met en position d'infériorité.

Mode relationnel d'apparentement : chaque interlocuteur a une place symbolique assurée et de même valeur indépendamment de son âge, sexe, niveau d'étude, origine, religion, orientation sexuelle, etc.  Chacun recherchant un terrain d'entente.

Mode relationnel de rivalité : il n'y a que deux places possibles dans ce mode relationnel, dominant ou dominé. Cet enjeu de place produit de la tension car le plus souvent les deux interlocuteurs veulent occuper la place de dominant. 

Posture relationnelle : c'est la façon dont une personne se conduit au cours d'une relation. Sur un continuum des postures relationnelles il y a la posture d'apparentement* (égalité , bienveillance et empathie) à une extrémité et la posture de rivalité* (domination/soumission et jugements) de l'autre coté. Une personne peut passer d'une posture à l'autre au cours d'une même relation, elle peut aussi s'ancrer de manière privilégiée dans l'une ou l'autre posture et changer d'ancrage au cours de sa vie.

Posture relationnelle d'apparentement : être disposé à composer avec l'autre d'égal à égal, dans une attitude bienveillante et empathique. La posture d'apparentement est intrinsèquement liée à ce que nous appelons le Rapport Symbolique au Langage* (RSL).

Posture relationnelle de rivalité : la relation est vécue comme un rapport de comparaison et de domination-soumission. La posture de rivalité est intrinsèquement liée au Langage au Service de l'Ego* (LSE).

Pyramide : organisation de la Société* dans laquelle les places et les personnes sont hiérarchisées par l'argent. La survalorisation et les privilèges qui sont assortis aux places du haut de la Pyramide créent une compétition sociale et incitent à l'individualisme. Dans cette grande Pyramide, l'argent est aspiré vers le haut et des grands groupes d'intérêts privés ont supplanté les pouvoirs politiques nationaux, ce qui génère de plus en plus d'injustice et de violence.

Rapport Symbolique au Langage (RSL) : lorsque les mots sont utilisés pour penser et pour ordonner ce qui se passe en nous, autour de nous et pour en dire quelque chose à l'autre sans chercher à le dominer. Dans le RSL, le sens sert de point d'appui et la parole engage la personne.

Rivalité : disposition à se comparer à l'autre et à se sentir supérieur ou inférieur du fait de cette comparaison.  Le sentiment de supériorité justifie une prise d'ascendant sur l'autre ; le sentiment d'infériorité justifie une soumission.

Société : mot écrit avec une majuscule pour désigner la communauté humaine dans son ensemble. Les humains, du fait qu'ils ont développé les transports et les communications à l'échelle planétaire font société.

Système : Le système est produit par une dynamique collective découlant des comportements individuels les plus répandus. Tous les groupes, quelle que soit leur taille, produisent un système qui se développe de manière autonome pour lui même à l'intérieur du groupe. Selon les comportements les plus répandus parmi les membres du groupe, le système peut être préjudiciable ou bénéfique aux individus.

Trapèze : organisation de la Société* dans laquelle les différences de revenus sont contenues dans des proportions plus raisonnables que dans la grande Pyramide*, il y a donc moins de compétition sociale. Les pouvoirs politiques nationaux ne sont pas supplantés par des intérêts privés, ce qui permet de mettre en œuvre des décisions respectueuses du bien-commun et de la recherche du bien-être universel*. Le Trapèze est la première étape du processus d'évolution de la grande Pyramide vers la Fleur*.  


 RÉFÉRENCES 

AZAM Geneviève Le temps du monde fini. Éditions LLL – 2010
BILLÉ Michel La société malade d’Alzheimer. Érès – 2014
COCHET Alain et HERLEDAN Gilles Jouissez ! C'est capital. Éditions du sextant – 2008
COSTE Nathanael et DE LA MENARDIÈRE Marc En quête de sens. Documentaire – 2015
DEJOURS Christophe Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale. Seuil – 2014
DEMOULLE Jean-Paul Les dix millénaires oubliés qui ont fait l'histoire. Quand on inventa l'agriculture,la guerre et les chefs. Fayard – 2019
DION Cyril et LAURENT Mélanie Demain. Documentaire – 2015
DOCKÉS Emmanuel Voyage en misarchie. Essai pour tout reconstruire. Éditions du détour – 2017
LACAN Jacques Séminaires I à XI. Éditions Seuil. Nous nous sommes appropriés certaines notions lacaniennes, notamment celles de « stade du miroir » et de « plus-value-de-savoir ».
MEIGNANT Michel L'Odyssée de l'empathie. Documentaire – 2015
MOUTOUT Jean-Marc Violence des échanges en milieu tempéré. Film – 2004
POULAIN Henri, GOETZ Julien et LAPOIS Sylvain Démocratie(s). Documentaire – 2018
QUERALT Laurent et PERON Julien C'est quoi le bonheur pour vous ? Documentaire – 2017
RABHI Pierre Vers la sobriété heureuse. Actes sud – 2010
ROBIN Marie-Monique Le monde selon Monsanto. Arté éditions – 2008
SERSIRON Nicolas Dette et extractivisme. La résistible ascension d'un duo destructeur. Éditions utopia – 2014
SERVIGNE Pablo et CHAPELLE Gauthier L'entraide. L'autre loi de la jungle. Édition LLL – 2017
SILHOL Nicolas Corporate. Film - 2016
STERN André Semeurs d'enthousiasme. Manifeste pour une écologie de l'enfance. Éditions l'instant présent – 2014
TOUSSAINT Eric Bancocratie. Éditions aden – 2014
WEISMAN Alan Homos disparitus. Flammarion – 2007
ZIEGLER Jean L'empire de la honte. Livre de poche – 2007