Anne Chesnot et Gilles Roullet présentent sur ce site une grille de lecture permettant de penser ce qui se passe autour de nous (nos relations), en France et dans le monde.

Nous cherchions à comprendre depuis longtemps pourquoi notre société évoluait en dépit du bon sens, alors que nous avons des connaissances qui devraient nous aider à l'améliorer. En 2011, au vu de l'augmentation de la violence des relations partout, au travail, ds la rue, sur les réseaux sociaux, nous avons entamé une véritable réflexion à ce sujet.

Ci-dessous le texte de notre mini-conférence (20') qui donne un aperçu de notre grille de lecture.

Mini-conférence


Les mouvements sociaux (Gilets Jaunes – mobilisation contre la réforme retraites et contre la loi sur la Recherche) montrent un très fort mécontentement du à l'augmentation des difficultés économiques pour un grand nombre d'entre nous, ainsi qu'à l'augmentation des injustices. Ces mouvements sociaux expriment aussi un manque de confiance dans nos dirigeants, provenant en partie du fait que le "monde politique" est devenu un monde à part, complètement déconnecté de la vie réelle, dans lequel pourtant les décisions se prennent. Mais pour nous, il y a aussi une autre raison à ce manque de confiance.

Notre organisation sociale rend la confiance impossible. Comment nous en sommes arrivés à cette affirmation ? Lorsque ns avons cherché à comprendre pourquoi les gens se comportaient de plus en plus violemment, verbalement et physiquement, nous avons identifié une conjonction de deux facteurs. Un facteur psychologique provenant de notre éducation, nombre d'entre nous ont pu être conditionnés à vouloir – être  fort – s'imposer – et ne pas montrer qu'ils ont tord ou qu'ils ont peur, etc. Et un facteur social, provenant de la structure pyramidale de nos organisations sociales. C'est la conjonction de ces deux facteurs qui a des effets négatifs sur la société. Voyons cela plus précisément.

Dans une organisation pyramidale, les places du haut sont survalorisées et assorties de privilèges tandis que celles du bas sont dévalorisées et défavorisées, ce qui peut donner envie d'en gravir les échelons. Étant donné qu'il y a toujours moins de places à l'échelon supérieur que de prétendants à y monter, cela produit de la compétition sociale et de la rivalité relationnelle. Dans ce contexte, les personnes ayant été conditionnées à s'imposer (par la force ou par la manipulation) gravissent plus facilement les échelons. Arrivées en haut elles sont souvent admirées, parce que ce ne sont pas seulement les places qui sont hiérarchisées mais les personnes elle-mêmes. Quant aux personnes qui sont en bas, elles sont plutôt méprisées.

Cette structure produit donc de l'inégalité, de l' injustice, de la compétition sociale et de la violence. Malgré cela elle s'est généralisée si bien que nous la trouvons à tous les niveaux de la société. Dans les familles lorsqu'il y a une autorité qui s'impose, dans les écoles où les notes hiérarchisent les élèves, dans les entreprises, dans les organismes de gouvernance. Les Nations elles-mêmes sont de structure pyramidale et maintenant, avec la mondialisation des transports et des communications, c'est la communauté humaine tout entière qui est prise dans une immense Pyramide. L'argent y est un critère majeur de hiérarchisation des places et des personnes. Les plus riches étant la plupart du temps admirés tandis que les plus pauvres sont plaints dans le meilleur des cas, ou rendus responsables leur situation dans le pire  des cas.

La généralisation de la structure pyramidale fait que nous pouvons penser que c'est la seule façon de vivre en société, d'autant plus que cela peut paraitre naturel puisqu'il y a aussi dans la nature des organisations pyramidales. Dans certains groupes d'animaux le dominant qui est en haut de l'organisation a des privilèges, mais c'est en contrepartie d'un service rendu au groupe, celui d'assurer sa sécurité. Et ce dominant, finira par être remplacé par un autre, qui émergera du groupe parce qu'il aura la capacité d'assurer mieux que lui cette fonction de sécurité pour le groupe. Chez nous il y a aussi des organisations sont très hiérarchisées et pyramidales qui fonctionnent très bien. C'est le cas des corps d'élites destinés à des missions très spécifiques, comme une compagnie de Sapeur-Pompiers. La hiérarchisation est acceptée parce qu'elle est indispensable pour répondre au mieux à la mission et ça fonctionne bien parce qu'il y a un lien de confiance entre tous.

Malheureusement, ce n'est ce type d'organisations qui s'est généralisé chez nous. Ce sont plutôt des organisations dans lesquelles les personnes étant en haut ne se préoccupent pas,  ou pas suffisamment, des difficultés de celles qui sont en bas. Les 1%  les plus riches et des PDG des très grandes entreprises agissent principalement pour leurs intérêts personnels et ceux des grands actionnaires. Même quand ils investissent dans des oeuvres socialement utiles ils en retirent des bénéfices fiscaux, ainsi que des bénéfices narcissiques car ils médiatisent leurs actions (pour être admirés un peu plus). Ce n'est pas le cas de tous les PDG mais c'est très fréquent, ce qui explique la défiance de la base. Autre différence par rapport à ce qui se passe chez les animaux, les 1% les plus riches ont leur place assurée à vie et ils la transmettent à leurs enfants.  

Nous pouvons nous plaindre de ces organisations pyramidales que nous avons créées, ou nous en moquer, mais le plus important est tout de même de réfléchir à comment nous pourrions changer cela.

Remontons à l'aube de l'humanité pour voir comment tout a commencé. Il y a environ 10 000 ans, l'invention de l'agriculture et de l'élevage a commencé à se répandre dans le monde. Avec cette invention l'humanité, qui était auparavant nomade vivant de la chasse et de la cueillette, s'est sédentarisée. Elle a créé les premiers villages. Pour J.P. Demoule (archéologue), ça marque le début de l'augmentation des populations humaines, de l'apparition de la guerre et des chefs ainsi que de la prise de contrôle de la planète par les humains.

Depuis, les villages sont devenus des villes, il y a eu la création des États-nations et le progrès technique a été utilisé pour dompter la nature dans un premier temps. Puis, beaucoup plus tard, pour la saigner au profit d'une sur-consommation irraisonnée. Nous ne sommes évidemment pas responsables de cette évolution millénaire, mais il nous revient à nous, maintenant, de prendre conscience des processus ayant conduit à cette grande Pyramide pour pouvoir l'échanger contre une autre structure.

Dans les années 70, deux australiens ont inventé un modèle d‘organisation compatible avec les idées de justice et de paix. Il peut se décliner à toutes les échelles. Le voici à l'échelle de la société.


Là il n'y a pas de hiérarchisation !  Aucun domaine de compétence n'est sur-valorisé puisqu'ils ont une place équivalente. Cela implique qu'il n'y a pas de compétences sur-valorisées non plus. Les capacités intellectuelles et d'éloquence de certains individus ne valent pas plus que les capacités de d'autres à construire quelque chose d'utile, de solide, de beau. Les personnes ne sont donc ni sur-valorisées ni dévalorisées. Les auteurs de ce modèle, la « Fleur »,  pensent que pour la faire advenir, il est nécessaire que chacun s'empare de ce qu'ils ont placé au coeur : l'Éthique et les trois principes fondamentaux de la Permaculture qui sont : prendre soin de la nature – prendre soin de l'humain – partager les richesses. Ils l'ont signifié par la flèche circulaire partant du milieu et traversant tous les domaines.

Quelle que soit notre place dans la société, nous pouvons nous emparer de ces trois principes fondamentaux (soin à la nature, aux humains et partage des richesses), il nous suffit de le désirer. Non seulement chacun de nous est capable de s'emparer de ces trois principes mais en plus, nous avons tous en nous quatre quatre exigences fondamentales allant dans le même sens que ces trois principes. Nous sommes tous porteurs d'une exigence de sens, d'une exigence de justice, d'une exigence de paix et d'une exigence d'amour. Il faut entendre le mot Amour au sens large de « l'amour d'autrui » en tant qu'il fonde l'empathie.

Pour l'instant sommes loin, très loin de la Fleur. Tellement loin que cela peut paraitre utopique. Mais l'utopie a une utilité, elle peut nous guider pour tendre vers ce qui fait sens pour nous, elle nous montre le chemin. Nous n'atteindrons pas la Fleur demain (parce que nous partons de très loin), mais le simple fait d'emprunter ce chemin signifie que nous sommes en train de lâcher prise au niveau de la rivalité et de la compétition sociale. Ce premier pas fait diminuer immédiatement notre stress. Pour pouvoir aller plus loin sur ce chemin il nous faut veiller à ne pas actionner un piège qui est en nous, ce piège c'est notre ego.

L'ego est ce qui nous pousse à vouloir prendre le pouvoir sur les autres, à vouloir lire l'admiration dans le regard qu'ils portent sur nous, à vouloir jouir de tout même au détriment des autres. Inconsciemment nous lui avons accordé trop d'importance dans nos vies, favorisant ainsi la généralisation des structures pyramidales dans nos organisations sociales. Cette évolution à grande échelle et à grande vitesse à partir des années 80 a abouti à l'apparition de l'immense Pyramide qui nous englobe tous. Regardons plus précisément les problèmes qu'elle nous pose.


Le premier problème c'est qu'elle est ancrée dans nos esprits comme si elle était incontournable, comme un fait auquel nous devons nous adapter. Preuve en est avec la notion d'ascenseur social qui la valide implicitement. Le deuxième problème, c'est qu'il est admis que l'argent monte vers le haut de la pyramide comme si c'était naturel. Cette idée est validée (toujours implicitement) par les 2 grandes théories qui nous sont proposées pour aller vers plus de justice sociale. Il y a la théorie du ruissellement (l'argent monte naturellement et redescend tout aussi naturellement) et la théorie de la redistribution (l'argent monte mais nous choisissons comment et vers qui le faire redescendre). De notre coté, nous remettons en cause ce processus d'aspiration de l'argent vers le haut. Nous ne nions pas son existence, nous constatons même que l'argent s'accumule en haut malgré le ruissellement et/ou la redistribution. Il en manque toujours en bas. Nous pensons que le processus d'aspiration de l'argent est advenu, uniquement parce que la recherche de rentabilité financière s'est généralisée chez actionnaires et aussi chez majorité des consommateurs. La consommation au moins cher est devenue la norme, à tous échelons de la pyramide, que ce soit pour l'achat d'objets, de services ou de loisirs.

Ce sont les Grands groupes d'intérêts privés qui récoltent les fruits cette sur-consommation au moins cher, car c'est le volume des ventes qui les enrichit et ils savent parfaitement réduire les coûts de production. Ces Grands groupes ont acquis de l'influence, ils ont créé des collusions d'intérêts avec des hommes politiques et ont réussi finalement à se hisser au dessus des pouvoirs politiques nationaux. C'est là, le 3è problème de cette pyramide. Les Grands groupes peuvent maintenant exercer des pressions sur les  hommes politiques si nécessaire, et peuvent aussi attaquer les États en justice si ces derniers prennent décisions qui nuisent à leurs intérêts. De plus, ces Grands groupes n'assurent pas les conséquences sociales et écologiques de leurs politiques de développement. Ils ne payent pas le chômage des licenciés suite à un plan social, ils ne financent pas non plus la déconstruction de leurs usines après une délocalisation. Et ils ont mis en place des stratégies pour éviter de payer des impôts. Cela représente un manque à gagner pour les États. Regardons concrètement ce qui se passe en France : le gouvernement cherche de l'argent pour les services publics dans le bas de la Pyramide alors qu'il est au-dessus, il ne peut donc que déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Que se passerait-il si nous arrêtions massivement d'alimenter ce processus d'aspiration de l'argent vers les Grands groupes d'intérêts privés ? Ils finiraient par en être amoindris. Ce changement serait progressif, puisqu'il serait la conséquence de notre changement de mentalité, qui prend forcément du temps. La vie économique pourrait ainsi se ré-organiser. Nous pouvons être optimistes parce que les quatre exigences fondamentales déjà citées (sens, justice, paix et amour) sont présentes en nous tous, quelle que soit notre place dans la pyramide, en bas et aussi en haut. Les témoignages se multiplient, de personnes ayant renoncé à la rivalité et à la compétition sociale, qui ont changé radicalement leur mode de vie. Elles ne le regrettent pas, d'autant moins qu'elles accèdent ainsi à quelque chose qui n'a pas de prix, la possibilité de la joie. La joie c'est l'émotion par excellence qui participe de ce qui nous rend heureux, elle est impossible à ressentir au détriment de quelqu'un, donc impossible à ressentir dans le cadre d'une relation de rivalité, impossible à ressentir quand notre réussite sociale se fait au détriment de d'autres personnes. De plus la joie est amplifiée lorsqu'elle est partagée. Vous comprenez pourquoi les personnes qui ont changé leur mode de vie ne le regrettent pas. 

Revenons à l'évolution, souhaitable, de notre grande Pyramide. L'argent ne s'évaporant plus vers le haut pourrait être investi dans l'économie réelle au profit de tous ainsi que dans les aides sociales. En effet, quel que soit notre modèle de société, les accidents de la vie feront toujours qu'il y aura des personnes à aider. Le fait que l'argent se mettrait à circuler dans l'ensemble de la pyramide aurait pour conséquence, schématiquement, qu'elle s'aplatirait et que ses cotés s'écarteraient vers l'extérieur. En extrapolant nous arriverions à une nouvelle structure d'organisation.

Le Trapèze. En veillant à ce que les pouvoirs politiques ne soient pas supplantés par des intérêts privés, nous stabiliserions cette nouvelle structure. Nous pourrions y développer de la richesse non-financière, il y aurait moins de compétition sociale et moins de violence. Nous pourrions alors chercher plus sereinement comment aller vers la Fleur. Ce changement nous semble souhaitable d'un point de vue politique (pour plus de justice sociale) et aussi d'un point de vue écologique. Nous devons changer notre façon de concevoir la vie pour éviter la catastrophe écologique annoncée par les scientifiques du GIEC.

En mettant toute notre intelligence au service de ce changement, il n'y a pas de raison de ne pas y arriver. Nous pouvons inventer un mode de vie qui préserve les ressources naturelles, qui protège la bio-diversité ainsi que l'équilibre entre la production de gaz carbonique et sa régulation par la végétation. Tout cela peut paraître abstrait et lointain, mais il y a quelque chose de très concret que nous pouvons tous faire, tout de suite. C'est facile à mettre en oeuvre et cela ne coute rien. C'est juste une révolution dans nos esprits : Ralentir.  

En ralentissant, nous réduisons de facto notre empreinte écologique. Car c'est la futilité mais aussi l'accélération de l'activité humaine qui nous a mis face à l'urgence climatique.

Ralentir permet aussi de (re)trouver des plaisirs oubliés. Le plaisir de prendre le temps de goûter les choses, le plaisir de l'attente joyeuse pour profiter pleinement d'un événement, le plaisir d'avoir le temps de bien faire ce que nous entreprenons, etc.

Ralentir permet aussi de prendre du temps pour réfléchir, discuter et prendre des décisions visant à avancer sur le chemin menant à ce qui pourrait être  notre 1ère étape, le Trapèze. Pour y arriver, il y a néanmoins 2 préalables :
1er préalable : il faudrait que les discussions puissent se faire ds ce que nous appelons l'Apparentement. L'Apparentement est le contraire de la Rivalité, c'est la disposition à s'accorder avec l'autre d'égal à égal avec empathie et bienveillance, quelles que soient les différences (d'âge, de sexe, de niveau d'étude, etc.).
2è préalable : il faudrait que les décisions soient prises par consentement. C'est un mode de prise de décision alternatif à l'unanimité (difficile à obtenir) et au vote (qui favorise les alliances et les rapports de force).

La seule urgence, à nos yeux, est que chacun de nous entre dans la dynamique de changement, l'essentiel étant de commencer. Cela peut être en effectuant nos déplacements à pied dès que possible plutôt qu'en voiture – en privilégiant les circuits courts pour que l'argent circule en bas – en limitant notre usage du numérique pour diminuer notre impact environnemental – en organisant nos vacances de façon plus écologique et éthique – en plaçant notre argent dans des organismes socialement responsables – en oeuvrant pour qu'une organisation pyramidale devienne moins pyramidale (voir mode opératoire dans le chapitre du livre intitulé « Sortir du piège des organisations pyramidales ») – en créant des entreprises coopératives qui partagent leurs bénéfices équitablement (les « SCOP »), etc. La liste n'est pas exhaustive !

Voilà, nous arrivons au terme de notre présentation. La remise en cause de la structure pyramidale, de la rivalité et de l'accélération d'une activité futile, nous permettrait de résoudre le problème de l'injustice sociale, celui de la violence et celui de la crise environnementale. Nous espérons convaincre que nous avons tout à gagner à transformer la société sans passer par le chaos d'une révolution violente comme nous en avons déjà connues. Nous pensons que c'est l'intérêt de tous.

Merci de votre attention.